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Le Congrès de la Soummam vu autrement 20 AOÛT 1956

Ali Cherif DEROUA Ancien responsable au Malg Publié dans L'Expression le 18-08- 2007

Après s'être solidement installé à Alger, Abane avait entamé un échange épistolaire dès le 20 septembre 1955 avec les délégués de la Révolution présents au Caire, à savoir Aït Ahmed Hocine, Ben Bella Ahmed, Boudiaf Mohamed et Khider Mohamed.
Surpris par les événements du 20 Août 1955 dont il n'avait aucune information, il essaie de prendre contact avec Zighoud Youcef. Celui-ci envoie des émissaires responsables pour le rencontrer à Alger et lui proposer une réunion des responsables de la Révolution.


En politicien averti, le 1er décembre 1955, il écrit aux frères du Caire: «Nous sommes en liaison avec le Constantinois. Nous avons rencontré les responsables et nous projetons de tenir, quelque part en Algérie, une réunion très importante des grands responsables du Constantinois, Algérois et Oranais. Dès que tout cela sera prêt nous vous demanderons d'envoyer un ou deux représentants car de grandes décisions seront prises.»
Début novembre 1955, il avait envoyé Dahleb en Zone2 (WilayaII) pour discuter les formalités d'une telle rencontre. Celui-ci obtient l'accord de Zighoud pour la réunion des responsables des différentes zones et de responsables à l'extérieur se proposant même de l'organiser dans sa zone et d'en assumer la sécurité. Se référer au document n°21 «Le courrier Alger-Le Caire» Mabrouk Belhocine.
D'après Zighoud, cette réunion est la suite logique de celle prévue pour janvier 1955, par les six pères de la Révolution, avant même le déclenchement de celle-ci. Cette réunion devait permettre de faire le bilan des opérations et coordonner leurs actions.
Zighoud et Bentobal expliquent aussi à Dahleb les raisons qui les ont poussés à déclencher l'opération du 20 Août 1955, à savoir soulager les Aurès qui sont en permanence sous la pression de l'armée française, creuser un fossé infranchissable entre les Algériens et les Français et empêcher par-là même toute tentation de formation d'une troisième force par le nouveau gouverneur général de l'Algérie, Jacques Soustelle, profiter de la célébration du premier anniversaire de la destitution du Roi du Maroc pour affirmer notre solidarité avec le peuple marocain frère et son souverain.
D'ailleurs, Abane parle dans sa lettre du 3 avril 1956 de cette réunion: «La rencontre aura lieu chez Zighoud dans le Nord constantinois, y assisteront le responsable de l'Oranie à qui nous venons d'écrire pour venir à Alger, Krim et Abane de l'Algérois, Zighoud et son adjoint, Ben Boulaïd et son adjoint, et deux éléments de l'extérieur, un responsable du matériel et un membre du FLN...Quant à nous, Algérois, nous allons partir à pied et nous comptons arriver chez Zighoud au bout de vingt-cinq à trente jours.»
Dans la même lettre, il précise plus loin: «Les deux délégués qui rentreront du Caire devront être choisis parmi le ‘‘comité des six'' (Khider, Aït Ahmed, Lamine Debaghine, Ben Bella, Boudiaf et Ben M'hidi). Envoyez de préférence Ben Bella et Aït Ahmed ou Ben Bella et Khider.»
Au vu de cette lettre, il n'était, au départ, nullement question de la participation de Larbi Ben M'hidi.
Le 14 mai 1956, il revient à la charge en écrivant: «Les deux délégués qui doivent venir du Caire devront donc redoubler de vigilance pour entrer en Algérie. Le moyen le plus sûr serait d'entrer en Tunisie avec l'accord du gouvernement tunisien et passer ensuite en Algérie par Tébessa ou Bône.» (Annaba)
Il signale aussi que la plate-forme politique était prête, «elle sera envoyée incessamment dans plusieurs lettres» (elle fait 30 pages).
Le 11 juin, il écrivait le document n°29: «Nous avons renvoyé la réunion. Quelqu'un est parti à Tunis voir Bourguiba pour que chacun d'entre vous puisse entrer en Algérie par la Tunisie.»
Dans la même lettre Hakim (Ben M'hidi) signalait sa présence à Alger au côté de Hansen (Abane).
Quelques jours plus tard, à savoir le 22 juin, il adressait une lettre à ses chers frères au Caire, signalant son absence d'Alger et les informant que ce sera Salah (Ben Khedda) qui assurera la correspondance, sans indiquer ni le motif de son absence ni la destination de son voyage. Document n°40.
Le 15 août 1956 Khider signalait: «Vous nous aviez promis de nous envoyer la plate-forme politique, nous n'avons rien reçu jusqu'à présent.»
Le 16 août 1956 Khider revenait à la charge: «En ce qui nous concerne nous sommes prêts à nous joindre à vous à tout moment et au lieu que vous choisissez. Nous marquons notre préférence pour l'Est où la sécurité, pensons-nous est plus grande...Notre dernière lettre reste muette sur les questions que nous vous avions posées et particulièrement sur le cas de Abane dont nous n'avons aucune nouvelle depuis déjà de longs mois.» Ces faits signalés plus haut prouvent que dans les deux camps, aucun n'était chaud pour la présence de délégués extérieurs à cette réunion pour des motifs différents.
En tenant compte des incertitudes du lieu de cette réunion, de sa date, de l'absence d'envoi de la plate-forme de 30 pages signalée, du manque de coordination entre les délégués de l'extérieur (dans une interview rapportée par Harbi Mohamed: Le FLN, mirage et réalité page 189, Aït Ahmed déclare: «Personnellement, j'ignorais qu'un congrès s'était tenu à la Soummam. J'étais aux USA. Convoqué à Madrid (octobre 1956), je pensais surtout aux questions de logistique...Khider et Ben Bella étaient, eux, au courant de la tenue du congrès, mais nous n'avions pas eu l'occasion d'en parler», les représentants du FLN à l'extérieur ne croyaient plus en cette rencontre ou du moins n'avaient aucune envie d'y assister.
D'autre part, Abane, multipliant les itinéraires, les rendez-vous manqués, entretenant les incertitudes sur la tenue, puis, enfin, partant à cette réunion sans les avertir, leur signifiait de la sorte qu'il ne voyait aucune utilité à leur présence, ou, du moins, qu'il pouvait s'en passer.
Cette absence des délégués de l'extérieur a provoqué une crise au sein de la Direction de la Révolution qui a été abondamment commentée.
Quelles qu'en soient les raisons, l'absence des délégués de l'extérieur a facilité ou, du moins, diminué les antagonismes entre les membres réunis à la Soummam. Imaginez un peu
L’ambiance, Abane et Ben Bella face à face en pleine réunion, eux qui n'avaient aucune estime ni respect l'un pour l'autre. Il suffit de lire le contenu des lettres «Courrier Alger Le Caire» pour s'en rendre compte.
Cette zizanie date de leur séjour à la prison de Blida de 1950 jusqu'à l'évasion de Ben Bella de ce pénitencier le 16 mars 1952 en compagnie d'Ahmed Mahsas. La promiscuité est souvent source de problèmes surtout lorsqu'on a le même caractère...Abane reprochait à Ben Bella de s'être évadé sans le mettre dans le coup...
Les participants invités
D'après la lettre du 3 avril 1956, Abane écrit: «Y assisteront le responsable de l'Oranie à qui nous venons d'écrire pour venir à Alger, donc Abdelhafid Boussouf (Mabrouk), Krim et Abane pour l'Algérois, Zighoud et son adjoint, donc Lakhdar Bentobal (Abdallah), Ben Boulaïd et son adjoint.» A la date de l'envoi des invitations, Abane ignore que Ben Boulaïd est mort le 23 mars 1956 à cause de l'explosion d'un poste radio récepteur piégé, largué par l'ennemi et récupéré par des éléments de l'ALN. Deux éléments de l'extérieur, un responsable du matériel et un membre du FLN...Les deux délégués qui rentreront du Caire devront être choisis parmi le «comité des six»: Khider, Aït Ahmed, Lamine (Debaghine) Benbella, Boudiaf et Ben M'hidi. Envoyez de préférence Ben Bella et Aït Ahmed ou Ben Bella et Khider.
Les participants effectifs
Aurès: avec la mort de Ben Boulaïd la Zone1 traversait une crise de pouvoir entre Abbas Laghrour, Adjel Adjoul et Omar Ben Boulaïd. Chacun prétendant succéder à Mostefa Ben Boulaïd. Omar Ben Boulaïd ayant reçu l'invitation s'est présenté début de juin 1956 en Zone3 où il a rencontré Krim sans le mettre au courant de la mort de son frère ni de la crise dans la Zone. Il a promis de revenir avec son frère à la réunion, promesse qu'il ne pouvait en aucun cas tenir.
Nord constantinois: Zighoud et Bentobbal invités tels que prévu
Oranie: Larbi Ben M'hidi était revenu au Maroc venant du Caire le 21 avril 1956. Après un séjour de dix jours à Oujda et des réunions quotidiennes avec Boussouf, il avait quitté le Maroc en franchissant à pied la frontière pour prendre le train Tlemcen-Oran.
Le 6 mai, il prenait le train de nuit Oran-Alger dans un wagon couchette pour arriver dans la capitale, le lundi 7 mai 1956 à 7h, avec en poche une somme de 300.000 francs avec laquelle il pouvait, en cas de contrôle, justifier son standing de commerçant et pourquoi pas acheter le silence d'un contrôle d'identité imprévu.
A sa descente du train à la gare de l'Agha, il était attendu par un monsieur à lunettes, portant un manteau noir et un chapeau sur la tête: Benyoucef Ben Khedda sous la fausse identité de M.Albert Molina, juif et commerçant, habitant Alger. Il s'était choisi cette identité de juif pour deux raisons: son accent qui pouvait le trahir, en cas de fouille à corps et la circoncision.
Ben M'hidi avait remplacé donc Boussouf qui était prévu à cette réunion.
Algérois: Abane et Krim
Donc cinq membres sur les neuf prévus par la correspondance de Abane.
Pourquoi toutes ces précisions?
Pour beaucoup de ceux qui ont écrit sur le sujet, Lakhdar Bentobbal n'aurait assisté à cette réunion qu'à titre exceptionnel (Mabrouk Belhocine «Courrier Alger Le Caire» page 51 et Mahfoud Kaddache, Et l'Algérie se libéra 1954-1962 page 48) alors qu'il est cité comme membre de plein droit en tant qu'adjoint de Zighoud, dans la correspondance d'Abane en date du 3 avril 1956. Par contre, celle d'Ouamrane n'était pas prévue parmi les invités tels que énumérés dans la littérature de Abane concernant cette réunion.
La discussion de sa participation demandée par Krim, a créé une friction entre Abane qui était pour et Bentobal qui était contre. Ce premier incident a été pour beaucoup dans l'animosité future entre les deux hommes.
Il n'était en aucun cas question de la participation de Ali Mellah (Chérif) puisqu'il n'avait aucune existence légale ou reconnue de cette zone avant la réunion. Elle n'a été intégrée dans la structuration officielle de la Révolution qu'après le Congrès de la Soummam.
Cette partie du territoire occupée par les forces de Bellounis, se revendiquant du Mouvement national algérien de Messali Hadj et bénéficiant de l'appui officiel des autorités françaises et de leurs troupes, était à cheval sur les 3 zones (Wilayas I, III et IV). Aussi, des forces ALN des Zones 3 et 4 ont été dépêchées pour détruire ces maquis ennemis.
La Zone1, confrontée elle-même à des problèmes, n'avait pas envoyé des troupes.
La participation de la Fédération de France n'était pas prévue, puisqu'elle était elle-même l'objet d'un litige de responsabilité entre Abane et Boudiaf.
La réunion
Vers la mi-juillet, le mulet qui transportait les documents ainsi que les deux machines à écrire de la conférence avait «déserté» pour se rendre à l'ennemi.
Ce mulet volé d'une caserne militaire par l'ALN, se retrouvant à proximité de celle-ci, a préféré déserter et rejoindre les siens.
Cette «désertion» avait permis à l'ennemi d'être au courant de la réunion et de ratisser toute la région afin d'empêcher sa tenue, à défaut, d'en arrêter les responsables. Après avoir attendu vainement l'arrivée de la délégation des Aurès, la réunion a débuté le lundi 20 août 1956 à 8h avec 6 personnes: Ben M'hidi, Abane, Krim, Zighoud, Bentobal et Ouamrane. Elle était présidée par Larbi Ben M'hidi. La fonction de secrétaire de cette réunion a été tenue par Ramdane Abane. La première mise au point a été faite par Ben M'hidi suite à une introduction de Abane présentant Ben M'hidi comme le mandataire de l'extérieur étant donné qu'il vient juste de quitter les frères du Caire: «Je ne suis pas mandaté par les frères du Caire, je suis uniquement le responsable de la Zone5.»
Dès le début des discussions, des «accrochages» et des récriminations mutuelles surgirent entre les membres. Abane critiquait les événements du 20 Août 1955 «qui avaient fait mauvaise impression sur l'opinion publique internationale». Zighoud était intervenu pour expliquer, de nouveau, les raisons qui les avaient poussés, lui et les responsables de sa Zone, à déclencher cette «offensive de survie de la Révolution». Abane avait critiqué aussi le comportement de Amirouche en Zone 3, ce qui avait poussé Krim à défendre son protégé. Après d'orageux débats où chacun voulait imposer ses idées ou s'imposer aux autres, deux groupes se sont formés: Abane-Ouamrane et Zighoud-Bentobbal.
Krim, hôte de la conférence ne sachant quelle position prendre, a préféré rester neutre...
Il a fallu toute l'intelligence, la patience et la sagacité de Ben M'hidi pour atténuer les crises et colmater les brèches.
Une ambiance sereine s'étant établie le deuxième jour, ils présentèrent à tour de rôle le bilan de leur Zone, Ouamrane présentant aussi le rapport fait par Ali Mellah, futur responsable de la future Wilaya VI lors de sa création après le Congrès. Ils étudièrent et adoptèrent les documents qui leur ont été présentés, documents en partie rédigés à Alger par Benyoucef Ben Khedda, Amar Ouzegane, Mohamed Lebjaoui, Abdelmalek Temmam et Abderrazak Chentouf. La rédaction de ces documents avait été supervisée à Alger par Abane. Dès son arrivée, Zighoud avait formellement informé les autres membres de la conférence de la mort de Mostefa Ben Boulaïd depuis plusieurs mois.
Krim avait soutenu le contraire en rappelant que Omar Ben Boulaïd était venu le rencontrer dans sa zone en juin et lui avait confirmé la participation de Si Mostefa à cette réunion.
Le doute avait poussé Zighoud à refuser d'être membre du CCE déclarant: «Tant que le doute sur la mort de Ben Boulaïd subsiste, je ne pourrai en aucun cas représenter le Constantinois, cet honneur revenant de droit à Si Mostefa.»
Lors de leur séparation le 11 septembre, les 6 délégués n'avaient fait qu'entériner les grandes lignes du texte de la plate-forme ainsi que la composante humaine des membres du Cnra.
Seuls les acteurs de cette conférence et leurs proches compagnons présents à la Soummam sont à même de donner la vérité sur les décisions prises. Une bonne majorité d'entre eux n'est plus malheureusement de ce monde. Il en reste quelques-uns auxquels je demande, mieux, je les adjure de nous dire la vérité sur cette tranche de notre histoire, objet de malentendus, de crises, de polémiques, de divisions...
Pour ma part, je demande au lecteur de se faire sa propre opinion en lui signalant ce que Benyoucef Ben Khedda, proche et confident de Abane, écrivit dans son livre Abane-Ben M'hidi, Leur apport à la Révolution algérienne, éditions Dahleb page 36: «Notons dans le même ordre d'idées que les congressistes de la Soummam ont adopté seulement dans ses grandes lignes le texte de la ´´plate-forme´´. Ils confièrent au CCE la tâche de le ´´compléter´´ et de le ´´mettre au propre´´. Le CCE consacrera plusieurs séances pour arrêter à Alger la version définitive de cette plate-forme dont un exemplaire sera immédiatement expédié à la délégation extérieure du FLN. Quant à sa publication le CCE s'en chargera à travers un numéro spécial d'El Moudjahid paru à l'occasion de la célébration du deuxième anniversaire du déclenchement insurrectionnel, le 1er Novembre 1956.»
«Compléter et mettre au propre» utilisés par quelqu'un qui n'ignore rien des subtilités de la langue française, sont des termes assez flous pour être interprétés de différentes manières...
La plate-forme de la Soummam «adoptée dans ses grandes lignes, confiée aux membres du CCE pour la compléter et la mettre au propre», a été critiquée par plusieurs responsables de la Révolution, entre autres, Abdelhafid Boussouf.
Chacun d'entre eux avait ses raisons de le faire..., pour sa part. Je peux témoigner que Boussouf, avait deux critiques à faire sur cette plate-forme.
N'ayant pas envoyé les documents comme prévu par les organisateurs, les délégués ne devaient que débattre des questions d'ordre organique et de coordination.
Il critiquait aussi le choix de certaines personnes désignées dans le Conseil national de la révolution (Cnra) et le Comité de coordination et d'exécution (CCE).
Cette charte abordait tous les problèmes: la situation politique, le rôle de l'ALN, la faillite des anciennes formations politiques, le rôle négatif des messalistes, l'absence d'engagement des communistes, la stratégie impérialiste française, les perspectives politiques du FLN, le rôle du mouvement paysan, du mouvement ouvrier, du mouvement des jeunes, des intellectuels et professions libérales, des réformes sociales, du rôle de la femme, le droit des minorités, etc.
Mais son point le plus important résidait dans les conditions des négociations avec la France:
Reconnaissance de la nation algérienne indivisible. Cette clause est destinée à faire disparaître la fiction de «l'Algérie française».
Reconnaissance de l'indépendance de l'Algérie et de sa souveraineté dans tous les domaines jusque et y compris la défense nationale et la diplomatie.
Libération de tous les Algériens et Algériennes emprisonnés, internés ou exilés en raison de leur activité patriotique avant et après l'insurrection nationale du 1er Novembre 1954.
Reconnaissance du FLN comme seule organisation représentant le peuple algérien et seule habilitée en vue de toute négociation. En contrepartie, le FLN est garant et responsable du cessez-le-feu au nom du peuple algérien.
Elle confirmait l'appel du 1er Novembre: pas de cessez-le-feu avant la reconnaissance de l'indépendance, de l'intégrité du territoire, Sahara compris, et pas de double citoyenneté pour les pieds-noirs.
Elle confirmait la collégialité de la direction à tous les niveaux.
D'autre part, elle instaurait la primauté du politique sur le militaire et l'intérieur sur l'extérieur, paragraphes III et IV, objets après coup, de tous les malentendus et de toutes les interprétations.
Voici in extenso la formulation de ces paragraphes (El Moudjahid n°4, numéro spécial-Tome I, page 61).
III- Rapport FLN-ALN:
Primauté du politique sur le militaire.
Dans les PC, le chef politico-militaire devra veiller à maintenir l'équilibre entre toutes les branches de la Révolution.
IV- Rapport Intérieur-Extérieur
Primauté de l'Intérieur sur l'Extérieur
Les paragraphes III et IV non explicités ont été la cause principale des dérives d'interprétation durant toute notre lutte de Libération, et ce, jusqu'à ce jour.
Des postulats aussi importants dans la Révolution ne pouvaient en aucun cas être «évacués» en six lignes.
Deux paragraphes aussi importants dans la charte sans aucun libellé ou formulation, aussi minime soit-elle, doivent retenir l'attention des historiens pour expliciter cet «oubli».
Sauf si d'autres documents inédits existent, il est regrettable que les six délégués présents à la Soummam et ceux qui ont, après coup, complété et mis au propre la Charte, ne se soient pas penchés sur cette carence.
Après, par ignorance pour certains, par calcul pour d'autres, par mauvaise foi pour la plupart, ce manque d'explicitation a été abusivement exploité jusqu'à ce jour pour imposer son point de vue, pour diviser les Algériens ou ternir l'image, ô combien glorieuse, de notre Révolution.
Primauté du politique sur le militaire ne signifiait en aucun cas priorité ou supériorité de l'homme politique sur l'homme militaire, mais simplement priorité de l'action politique sur l'action militaire, paraphrasant ainsi la fameuse phrase de Georges Clemenceau: «La guerre est une chose trop sérieuse pour la laisser aux militaires.»
Les deux termes politique et militaire étant au singulier, il faut leur donner le sens de concept et de concept seulement.
Il n'y a pas d'autre explication pour justifier l'adoption par 5 personnes sur les 6 présentes, qui étaient toutes commandant de zone, d'une telle condition s'ils lui avaient donné la même signification que ceux qui ont voulu interpréter après coup cette primauté.
Primauté de l'Intérieur sur l'Extérieur
Les six membres présents à cette réunion, ont opté pour la solution la plus logique, la plus légitime, à savoir primauté de ceux qui risquent leur vie à tout instant sur ceux qui se trouvaient à l'extérieur des frontières et qui ne se trouvaient pas confrontés aux mêmes risques, ce qui est tout à fait normal et humain.
Aucun d'entre eux et tout particulièrement Abane ne pensait, à cet instant, se retrouver prisonnier de ce postulat.
A mon humble avis, la deuxième erreur dans les décisions prises a été la classification des membres du Conseil national de la révolution algérienne en 17 membres titulaires et 17 membres suppléants.
Il était composé de 17 membres titulaires: Mostefa Benboulaïd, Youcef Zighoud, Belkacem Krim, Amar Ouamrane, Larbi Ben Mhidi, Bitat Rabah, Ramdane Abane, Benyoucef Benkhedda, Idir Aïssat, Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider, Ahmed Ben Bella, Lamine Debaghine, Ferhat Abbas, Tewfik El Madani, M'hamed Yazid.
Et 17 suppléants: adjoint de Benboulaïd, Lakhdar Bentobal, Mohammedi Saïd, Slimane Dhilès, Abdelhafid Boussouf, Ali Mellah, Mohamed Benyahia, Mohamed Lebdjaoui, Abdelmalek Temmam, Saïd Dahlab, Ugta, Ugta, Salah Louanchi, Tayeb Thaâlbi, Abdelhamid Mehri, Ahmed Francis, Brahim Mezhoudi.
D'autre part, un Comité de coordination et d'exécution a été désigné parmi les membres du Cnra se trouvant en Algérie composé de cinq membres dont les noms sont tenus secrets. (El Moudjahid n°4 numéro spécial 1er Novembre 1956).
Dans El Moudjahid n°3 octobre 1956, Abane écrit: «La révolution aura bientôt deux ans. Durant ce laps de temps relativement court, un travail gigantesque a été accompli...Sur le plan militaire, la jonction entre tous nos groupes (oranais, algérois, constantinois) est réalisée...Sur le plan politique, tous les partis et groupements (à l'exception du MNA) sont venus s'intégrer dans les rangs du FLN qui est devenu aujourd'hui l'unique force politique en Algérie...Un nouveau chapitre de la Révolution s'ouvre. Notre lutte va prendre de l'allure maintenant que l'ALN est devenue une véritable armée...De même le FLN a été complètement réorganisé. Sa ligne politique a été redéfinie. Ses objectifs immédiats et lointains ont été fixés.»
D'autre part, dans le même journal Bentobal écrit de son côté: «Cette réunion qui s'inscrira dans les annales de notre Révolution et dans l'histoire de l'Algérie de demain est une bombe dans les rangs de l'ennemi. Tout le monde sait maintenant, de façon éclatante, que le FLN et l'ALN n'ont qu'une seule tête et sont décidés à mener le combat jusqu'à la victoire, c'est-à-dire l'indépendance de notre chère Algérie».
Après le détournement de l'avion et l'arrestation de Ben Bella, Boudiaf, Aït Ahmed et Khider, la crise engendrée par le Congrès de la Soummam s'était à la longue atténuée et le fait accompli découlant des décisions prises par le congrès telles que rapportées par El Moudjahid du 1er Novembre 1956, avait été admis par la totalité des responsables de la Révolution aussi bien à l'intérieur du pays qu'à l'extérieur.
Mais cette crise avait laissé des traces et avait engendré des animosités graves qui ressurgiront quelques mois plus tard, lorsque le CCE se retrouvera à l'extérieur.
En février 1960, Saâd Dahleb débarque au Caire en tant que nouveau secrétaire général de Krim Belkacem, vice-président du gouvernement et ministre des Affaires étrangères.
Il m'invite à prendre un café au Nile Hilton. Une serveuse était venue pour prendre la commande. Il demande à la jeune fille deux cafés, deux jus et un sourire. Celle-ci lui adresse un sourire commercial pour ne pas dire un rictus et Saâd de s'exclamer: «Non mademoiselle! J’ai demandé un sourire pas une grimace». Quelques minutes plus tard, le maître d'hôtel vient nous voir et nous demande: «Qu'avez-vous dit à la fille, parce qu'elle est en train de pleurer à l'intérieur du bar?» Saâd lui explique la réflexion qu'il lui avait faite, se lève et revient bras dessus bras dessous avec la fille en lui expliquant qu'il voulait uniquement la taquiner et lui récitant tous les charmes et qualités auxquels une femme peut aspirer.
Je profite de l'aubaine pour lui poser une question pertinente mais indiscrète: «Si Saâd, pourquoi accepter d'être secrétaire général de Krim après avoir été son égal après le Congrès de la Soummam?»
Avec un large sourire il me répond: «Ali Chérif, je vois où tu veux en venir. Lorsqu'on m'avait choisi ainsi que Benkhedda comme membres du CCE, on ne nous avait pas demandé notre avis. Nous n'avions pas aussi sollicité d'en être. C'est cela le militantisme. Mais je crois que ceux qui nous avaient choisis nous connaissent très bien. Inutile de rappeler que Benkhedda était secrétaire général du Mtld avant le déclenchement et que moi-même j'étais le secrétaire particulier de Messali Hadj. Que Abane nous ait proposés, pourquoi pas, nous nous connaissons depuis 1939.»
Sacré Si Saâd! Il arrivait toujours à vous répondre par une parabole ou une boutade.
Quels qu'en soient les points de vue et les interprétations sur les décisions de ce congrès, il faut retenir ses aspects positifs: presque deux ans après le déclenchement de la Révolution, la plupart de ses responsables se sont retrouvés pour faire le bilan de leurs activités.
Ils ont eu l'opportunité de se connaître physiquement et se reconnaître mutuellement dans leurs responsabilités respectives.
Ils ont pu donner à la Révolution un contenu (plate-forme de la Soummam) et des structures organiques nationales telles que le Cnra et le CCE
La tenue de cette réunion était, à elle seule, un affront aux autorités coloniales et à leur armée qui prétendaient qu'elles contrôlaient la totalité du territoire. Réunir quelque deux cents moudjahidine pour la logistique, la sécurité et le transport des délégués à 200km de la capitale «au nez et à la barbe de l'ennemi» est en soi-même une gageure.
Le mérite en revient à tous ceux qui ont collaboré au succès de cette opération de défi à l'ennemi.
Il revient tout particulièrement à Zighoud pour son idée de son organisation et sa disponibilité, à Krim pour la prise en charge logistique et la sécurité du Congrès dont il était l'hôte, à Ben M'hidi pour sa sagesse et son esprit de consensus durant les débats, à Abane pour son implication totale et la supervision de la rédaction de la Charte, à Bentobal et Ouamrane pour leur participation effective à cette conférence.
Pourquoi leur rendre hommage à tous?
La Révolution algérienne est assez sublime pour donner à chacun de ses fils qui le méritent, sa part de gloire sans avoir à ternir les autres.
Comment faire aimer la Révolution à nos enfants, si ceux qui la dirigeaient, ceux qui en étaient les combattants de l'indépendance passaient la plupart de leur temps à la discréditer, à «régler leurs comptes», à ternir l'image de l'autre ou des autres.
Chaque combattant devrait être fier d'avoir appartenu à cette génération qui a libéré l'Algérie de l'une des plus grandes puissances colonialistes de l'histoire de l'humanité. Jusqu'à ce jour, l'ennemi d'hier n'a pas encore digéré la perte de la perle de son empire, à savoir notre pays, ni sa défaite devant un peuple disposé à mourir pour son indépendance.
Par sa foi, sa volonté et son esprit de sacrifice, le peuple algérien a mis fin à cent trente-deux ans de colonisation.
Cette Révolution, mémoire collective de tout un peuple, a été, est et sera le ciment et le garant d'un futur commun irréversible et un patrimoine moral indéfectible.
La date du 20 Août 1956 est, incontestablement, un jour historique de la Révolution algérienne.
Gloire à nos martyrs et vive l'Algérie!

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