Abane Ramdane

algerie1

Congrès de la Soummam

boutonup________________________

Musée

musee________________________

AbaneMin

Connexion

Devenez membre pour recevoir les actualités de notre site.

Document

Analyse LE CONGRES DE LA SOUMMAM Grandeur et servitude d'un acte fondateur (partie 1)

Par : Hachemi Djiar El MOUDJAHID Le : lundi 28 août 2006

INTRODUCTION
I Le contexte général du Congrès de la Soummam
1. La poussée de la Délégation extérieure
2. Comprendre au lieu de juger
3. Le problème majeur de la cohésion et de la cohérence
4. Deux hommes soulèvent la question du leadership
5. Des effets de la guerre révolutionnaire dans les deux camps belligérants


IIAbane Ramdane : le chef à rôle créateur
1. L'émergence de Abane Ramdane
2. Abane Ramdane en renfort à Alger pour aider Rabah Bitat
3. Face à la politique d'intégration-régression de Soustelle
IIIAbane Ramdane : le dirigeant mal connu
1. Entre défenseurs et adversaires
2. De la difficulté de tracer le profil de chef et de définir le style de leadership de Abane Ramdane
3. Tentative de décryptage du style de leaderhip de Abane Ramdane à travers ses correspondances
IVAbane Ramdane : coordinateur national de fait
1. Riposte au benbellisme : la lettre de septembre 1955
2. Le courage et l'assurance
3. Le sens des responsabilités
4. Le sens d'une démarche
5. Les idées politiques de Abane Ramdane
6. La reconnaissance du leadership politique de Abane Ramdane
V Les divergences, les malentendus et les ruptures
1. La 2e cassure Alger-Le Caire
2. La riposte de Abane à l'initiative du 21 février 1956
3. La mésentente au sujet d'un "congrès " des chefs de la résistance
4. La 3e rupture entre Abane et la Délégation extérieure
5. Développement de la Révolution et conflits de rôles
6. La rupture définitive entre Abane et la Délégation extérieure
VILe Congrès de la Soummam : un événement fondateur
1. La revanche de Jugurtha et de l'Emir Abdelkader
2. Raisons de l'absence des zones 1 (Benboulaïd) et 6 (Ali Mellah)
3. De l'improvisation à l'organisation : de l'individuel au collectif
4. Nouvelle donne politico-militaire
5. La question des relations avec l'Egypte
VIILa plate-forme de la Soummam : un sujet de controverse
1. ALN et FLN : des groupements-phares à participation volontaire exposés aux antagonismes individuels
2. Entre désapprobation et approbation
3. Ligne directrice d'un document d'étape
4. Esquisse de l'Algérie postcoloniale
5. Les arguments des opposants aux décisions du Congrès de la Soummam sont-ils fondés ?
6. Entre politique idéale et politique concrète
VIII Le Congrès de la Soummam : une refondation de la légalité et de la légitimité révolutionnaires
1. La promotion empirique et la consécration du FLN
2. La première direction nationale de l'histoire de l'Algérie et sa composante
3. Refonder la légitimité du " Groupe des 22 " au CNRA
4. Le désaccord de principe de Ben Bella
5. Le " désaccord " de la zone des "Aurès-Nemenchas "
IXLa rationalisation de l'action révolutionnaire et ses limites
1. Rationalisation et crise latente
2. La controverse autour de Abane
3. La mise à l'écart de Ben Bella : une erreur politique ?
4. Echec à maîtriser les antagonismes au sein du système FLN/ALN


---------------
INTRODUCTION
Il y a dans l'histoire de chaque pays des événements fondateurs qui contribuent à structurer la mémoire collective et à nourrir d'autant plus le sentiment national que les historiens s'acquittent d'un devoir de connaissance et de vérité à l'égard des jeunes générations.
Le Congrès de la Soummam qui s'est tenu voici cinquante ans, en pleine guerre de libération, avec pour objectif de doter la Révolution d'une direction nationale, fait partie de ces événements marquants dont la commémoration réunit les vivants, par-delà leurs appartenances politiques et idéologiques, afin d'écouter attentivement dans le recueillement la voix vigilante des morts pour la Patrie algérienne.
En ce cinquantième anniversaire de la rencontre d'Ifri-Ouzellaguène, il est impossible que le souvenir de ceux qui l'ont organisée ne soit pas évoqué. Ils étaient une poignée de patriotes que la même vague a emportés d'un mouvement irrésistible là où l'honneur solidaire leur imposait un commun sacrifice. Que Dieu accueille ceux qui sont morts en Sa Vaste Miséricorde et qu'Il accorde santé et longue vie aux rares survivants.
Parmi ces grands patriotes, Abane Ramdane est sans doute celui qui, 49 ans après sa mort, suscite le plus d'interrogations, sinon de controverse, en raison des circonstances obscures de son assassinat ainsi que du rôle majeur qu'il a joué avec ses autres compagnons notamment Larbi Ben M'hidi et Zighout Youcef, dans la préparation et le déroulement du Congrès de la Soummam.
Depuis quelques années, acteurs de la Révolution et historiens algériens et français ont essayé d'apporter par leurs témoignages ou leurs travaux des éléments de connaissance très utiles sur cette période exceptionnelle de l'histoire de l'Algérie.
Mais, en raison des contraintes d'accès aux archives ainsi que des lacunes naturelles de la mémoire humaine, et malgré le risque permanent de déchaîner des passions insuffisamment calmées sur tel ou tel épisode, tel ou tel fait, l'histoire de la Révolution demeurera longtemps
cet immense chantier où viendront s'essayer toutes celles et tous ceux qui se refusent à occulter plus longtemps aux yeux des nouvelles générations le rôle et l'action du passé sur le présent et l'avenir de la nation.
Au risque toujours possible de nous exposer involontairement à des incompréhensions sur la lecture de tel ou tel fait, mais adossés à une volonté profonde d'objectivité et de rigueur dans la démarche, nous avons cru devoir élaborer la présente contribution à la demande du quotidien national Horizons, à l'occasion de la commémoration du 50e anniversaire du Congrès de la Soummam. Elle se veut à la fois un hommage à la mémoire des artisans de ce congrès et un éclairage sur les circonstances historiques de son déroulement ainsi que sur les divergences politiques qui en avaient résulté.
Elle se veut aussi une modeste réponse à l'appel lancé le 6 juillet 1999 à Constantine par le Premier magistrat du pays, à l'occasion de la commémoration du 25e anniversaire de la fondation de la ville de Cirta : " Je demande, dit-il, à tous les historiens algériens de se mettre à étudier l'histoire de notre pays avec un nouvel esprit, de ne pas hésiter à en montrer aussi bien les aspects positifs que les aspects négatifs, et de soumettre les périodes et les événements méconnus, ambigus ou dénaturés, à une nouvelle lecture. "
La présente contribution se veut enfin une intervention selon une approche historique, hors du champ de la polémique, dans un débat sensible à peine effleuré depuis quelques années, sur cet événement fondateur de l'Etat postcolonial que constitue le Congrès de la Soummam.
Dans cette perspective, nous traiterons successivement des points suivants :
I – Le contexte général du Congrès de la Soummam
II – Abane Ramdane, le chef à rôle créateur
III – Abane Ramdane : le dirigeant mal connu
IV – Abane Ramdane : coordinateur national de fait
V – Les divergences, les malentendus et les ruptures
VI – Le Congrès de la Soummam : un événement fondateur
VII – La Plate-forme de la Soummam : un sujet controversé
VIII – Le Congrès de la Soummam : une refondation de la légalité et de la légitimité révolutionnaires
IX – La rationalisation de l'action révolutionnaire et ses limites

I – Le contexte général

C'est au cours d'une période d'une dizaine d'années (1945-1954) que la Révolution nationale a pris progressivement dans l'esprit et les actes d'une poignée de jeunes patriotes résolus à en découdre avec le régime colonial.
C'est à la faveur du déclenchement de cette révolution régénératrice que le système FLN/ALN s'est cristallisé pendant une courte période de deux ans qui va de 1954 à 1956.
En prenant du volume, ce système s'est imposé sur la scène interne et externe en tant que vecteur d'une guerre révolutionnaire qui reposait sur des principes, des règles, des méthodes et qui nécessitait des moyens logistiques importants.
Dans le même temps, les exigences de la guerre ont induit des problèmes inhérents au leadership, à l'organisation, la doctrine de combat, l'unité d'action, la gestion politique, la relation entre la Délégation extérieure installée au Caire et les maquis de l'Intérieur, c'est-à-dire les deux " pôles " du système révolutionnaire. Nous nous proposons de voir d'abord comment le problème lancinant du leadership s'était manifesté. Quels en étaient les causes et les protagonistes ? Comment ce problème avait-il été soulevé et par qui ? Par quel moyen ?
Quelles furent les conséquences immédiates des antagonismes apparus entre les deux pôles de la Révolution qu'étaient Alger et Le Caire ?
Les réponses à ces questions permettront une meilleure compréhension des évolutions ultérieures.

1. La poussée de la Délégation extérieure et ses conséquences
Entre le 5 avril 1954, date de la première rencontre au Caire entre l'Algérien Ben Bella et l'Egyptien Fethi al Dib, et le 4 octobre 1956, date de l'appareillage vers l'Ouest du bateau Athos, avec un chargement d'armes et de munitions, les représentants du FLN à l'extérieur avaient fait sensiblement avancer la cause algérienne sur la scène internationale. Boudiaf, Ben Bella, Khider, Aït Ahmed étaient parvenus à sortir eux-mêmes de l'isolement et à donner à la Révolution, grâce à l'aide de l'Egypte nassérienne et surtout aux actions menées à l'intérieur du pays, un écho retentissant aux niveaux arabe et afro-asiatique.
Le système FLN/ALN avait solidement pris avec deux pôles : l'Intérieur et l'Extérieur, les maquis d'Algérie et un premier sanctuaire au Caire.
De simples activistes rompus à la clandestinité, sans expérience diplomatique, sans moyens financiers conséquents, sans relations avérées au niveau international, sans formation universitaire, les membres du " Pôle des 4 " (Boudiaf, Ben Bella, Khider, Aït Ahmed) étaient parvenus à l'extérieur du pays, à l'instar de ceux du " Pôle des 5 " (Benboulaïd, Ben M'hidi, Bitat, Didouche, Krim) à l'intérieur, à changer le cours des événements.
Ils avaient pris peu à peu de l'assurance. Ils comptaient aux yeux de Nasser, de Mohamed V, du Prince héritier Moulay Hassan, de Bourguiba, du roi d'Arabie ainsi que du mouvement des Non-alignés après qu'Aït Ahmed et Yazid aient fait entendre à la Conférence de Bandoeng, du 18 au 26 avril 1955, la voix de l'Algérie combattante.
Même Guy Mollet, chef du gouvernement français, s'était résolu à nouer secrètement des contacts avec la Délégation extérieure au Caire.
De plus, il ne faisait plus aucun doute que, pour les Egyptiens, seul Ben Bella pouvait prétendre au statut de dirigeant de la Révolution.

2. L'émergence de Ben Bella
L'émergence de Ben Bella au statut de dirigeant que lui reconnaissaient de facto les Egyptiens était due à un quadruple facteur :
1- son engagement nationaliste et sa qualité d'ex-chef de l'OS ;
2- son charisme naturel et son volontarisme ;
3- ses relations privilégiées avec le pouvoir égyptien ;
4- la mise en œuvre d'un programme d'acheminement d'armes vers les maquis.
Sur ce dernier point, en 26 mois (avril 1954 à octobre 1956), pas moins de 11 cargaisons sur 12 avaient été acheminées avec succès vers l'Algérie :

1 — 22 octobre 1954
Ben Bella reçoit 5.000 livres égyptiennes des mains de Fethi al Dib pour l'achat d'un lot d'armes en Libye.
2 — Novembre 1954
Fethi al Dib remet 3.000 livres égyptiennes à Amine Salah qu'il charge d'acheter des armes en Libye pour les maquis algériens de l'Est.
3 — Novembre 1954
Une somme de 5000 livres égyptiennes a été remise dans le même but à Ben Bella.
4 — 8 décembre 1954
Un lot d'armes puisé dans les stocks de l'armée égyptienne est remis aux Algériens en Libye.
5 — 20 janvier 1955
Acheminement d'un lot d'armes par le bateau Dina vers l'Oranie.
6 — 29 juillet 1955
Fethi al Dib remet 5000 livres égyptiennes à Ben Bella pour l'achat d'un lot d'armes en Espagne, en relation avec Abdelkrim al Fassi.
(Cette opération échoue en raison de la défaillance du fournisseur.)
7 — 16 août 1955
Le Roi Saoud fait un don de 100.000 livres égyptiennes au profit des armées de libération du Maghreb, dont l'ALN algérienne.
8 — Du 29 août au 21 septembre 1955
Acheminement d'une cargaison d'armes vers l'Oranie par le bateau Intisar.
(Réceptionnée par Boudiaf du côté de Nador.)
9 — 7 au 9 novembre 1955
Acheminement d'une cargaison d'armes par bateau Good Happy vers la côte libyenne pour l'Est algérien.
10 — 20 mai 1956
Acheminement de deux lots d'armes par bateau Difax, l'un pour l'Est, via la côte libyenne, et l'autre vers l'Ouest, via la côte marocaine.
11 — 26 août 1956
" id "
12 — 4 octobre 1956
Acheminement vers l'Ouest d'une cargaison par le bateau Athos.
(L'opération échoue. Le bateau est arraisonné par la marine française.)


Ces informations puisées aux sources égyptiennes ne sont, à notre connaissance, contestées par personne1. Et, nonobstant les critiques de Abane Ramdane dont nous parlerons, personne ne conteste explicitement non plus l'apport de Ben Bella à la mise en œuvre de ces opérations. Ce succès avéré et la radio égyptienne " Saout al Arab " aidant, Ben Bella avait donc fini par émerger par rapport à ses collègues de la " Délégation extérieure ". A cet égard, Aït Ahmed pour qui " Ben Bella était une simple courroie de transmission des moukhabarate " (service des renseignements égyptiens), en dit : " Il détenait aussi le monopole des contacts avec Nasser que j'ai rencontré une seule fois durant tout notre séjour. "2
Toujours est-il que dans le dispositif qui avait pris forme au Caire au cours de la période 1954-1956, Ben Bella en était devenu incontestablement, à maints égards, le cœur palpitant. Au début de l'année 1956, ce dispositif se présentait comme suit 3 :


Entre 1954 et 1956, Le Caire était ainsi devenue une plaque tournante de la Révolution algérienne et son principal sanctuaire. En raison de ses liens avec les centres du pouvoir égyptien, Ben Bella y jouait un rôle majeur. Boudiaf à partir du Maroc et Mahsas à partir de la Libye et de la Tunisie assuraient la jonction avec les maquis. En fait, c'est Ben Bella, très lié à Mahsas (ils s'étaient évadés ensemble de la prison de Blida en 1952) qui semblait être le rouage essentiel. De là à prétendre à la direction du FLN-ALN, il n'y avait qu'un pas qu'il n'aurait pas rechigné à franchir si l'on se réfère à divers témoignages exprimés ultérieurement ainsi qu'au contenu d'une lettre non signée mais dont la paternité lui est attribuée. Cette lettre qui avait été adressée par A.M. aux responsables de la zone des Aurès en septembre 1955, faisait l'éloge de Ben Bella, au détriment de ses collègues du Caire4. 

3.comprendre au lieu de juger
Si la guerre révolutionnaire et la cristallisation du système FLN/ALN rendaient désormais caducs les clivages partisans traditionnels et avaient fait naître dès 1955 un nouvel esprit public en Algérie, elles ne gommaient pas pour autant le tempérament des hommes, leurs idées, leurs opinions, leurs ambitions de pouvoir, ni les contradictions qui, forcément, en découlaient. " Le fait que l'homme, en son for intérieur, aspire au bonheur, écrit Marcel Natkin, ne lui indique pas la façon d'y parvenir (…) En effet, des actes différents peuvent faire naître le bonheur, des manières d'agir incompatibles entre elles sont capables de donner à certains individus le sentiment du bonheur. Ainsi le plaisir, le jeu, la lutte (etc.) peuvent procurer à certains êtres le sentiment du bonheur. "5 A partir de là, les éléments sur lesquels peut se baser la conduite et la morale diffèrent. Pour Nietzche par exemple, la lutte joue un rôle fondamental.
Elle est le principe suprême de la vie. C'est un mal nécessaire, même si elle se termine dans les larmes et la tristesse. En outre, les spécialistes s'accordent à dire que la personnalité humaine est composée de passions différentes auxquelles les influences extérieures impriment souvent une direction déterminée. Le besoin de se mettre en valeur et donc l'esprit de lutte font partie de ces passions de l'homme au même titre que l'instinct de vengeance, l'esprit de justice, le besoin d'amour, etc.
Dans les contextes d'une guerre révolutionnaire où toutes les barrières s'effondrent, où une nouvelle morale se met en place, où l'horizon de tous les possibles s'élargit, rares sont les individus qui restent neutres ou insensibles par rapport à ce qui se passe, a fortiori quand il s'agit d'individus totalement engagés, au caractère fortement trempé, dont la ligne de conduite est fermement arrêtée et qui s'étaient donnés un idéal de vie vers lequel ils s'étaient engagés à pousser les multitudes. C'est dire l'extrême difficulté d'émettre a posteriori des jugements de valeur, relativement à la volonté de Ben Bella ou de tel ou tel autre protagoniste de l'époque, de prendre la direction de la lutte. Issus tous de la base militante, portés par des convictions révolutionnaires d'égale intensité et engagés totalement dans la lutte, les chefs de zones de l'Intérieur et les représentants du FLN/ALN à l'Extérieur pouvaient légitimement nourrir les mêmes prétentions au leadership face à un besoin pressant de consolider le processus révolutionnaire. C'est ce qui explique précisément l'origine des problèmes apparus dès 1955 entre l'Intérieur et l'Extérieur. Ces problèmes étaient des problèmes de cohésion et de cohérence.


4. Le problème majeur de la cohésion et de la cohérence
En effet, " écartelée entre Alger et le Caire6 , écrit Benyoucef Benkhedda, la direction du FLN était confrontée à un problème majeur : celui de sa cohésion et de sa cohérence, dont la Révolution avait grand besoin. Il s'agissait de savoir comment parler d'une seule voix et éviter les contradictions à propos des questions fondamentales auxquelles tôt ou tard le FLN sera confronté. Comment, par exemple, envisager et conduire des négociations sans porter atteinte à l'unité politique du mouvement, ni semer la discorde, cette maladie mortelle des révolutions "7. La Révolution était aussi, en l'absence d'une Direction reconnue, confrontée à un danger : celui de la manipulation et de l'infiltration à des fins de récupération par des puissances étrangères ou tout simplement à des fins d'essouflement. C'est, en tout cas, le reproche qui est fait par exemple à l'Egyptien Fethi al Dib8, responsable des relations avec les mouvements de libération au sein de l'Union Socialiste Arabe, accusé, à tort ou à raison, de manipuler Ben Bella, dans le but de placer la Révolution sous la tutelle du Président Nasser ; ce que les Français, pour des raisons politiques évidentes, n'avaient pas manqué de médiatiser et d'exploiter au point de s'associer à l'Angleterre et à Israël pour attaquer l'Egypte en 1956, au moment de la nationalisation du Canal de Suez (26 juillet 1956).
Quoi qu'il en soit, ni Le Caire ne pouvait ignorer Alger, ni Alger ne pouvait sous-estimer Le Caire dans la mesure où, ici, les révolutionnaires qui représentaient le système FLN/ALN disposaient de la légitimité politique, non seulement au sein du monde arabe mais aussi au sein du monde afro-asiatique. Cette problématique allait mettre aux prises, pendant la période qui va de juin 1955 à octobre 1956, non seulement deux " pôles " : Le Caire et Alger, mais aussi deux hommes : Ahmed Ben Bella et Abane Ramdane.


5. Deux hommes soulèvent la question du leadership
Après le franchissement du cap fatidique du déclenchement de la Révolution, il fallait en consolider les acquis et impulser la guerre révolutionnaire sur le double plan militaire et politique. Seule une plus grande unité d'action permettait d'atteindre ces objectifs. Or cette unité soulevait la question essentielle du leadership. Après que Boudiaf ait, pour des raisons indéterminées, renoncé à son rôle de coordinateur pour s'intégrer dans le groupe du Caire et du fait que la réunion d'évaluation de janvier 1955 prévue par le " Comité des Six "9 de l'Intérieur ne put être organisée, le débat sur cette question du leadership restait donc largement ouvert.
Aussi, ce débat devait-il être engagé tôt ou tard, d'une manière ou d'une autre. Du fait des caprices de l'Histoire, deux prétendants allaient être propulsés au cœur du problème dès le mois de juin 1955. En effet, une compétition pour le leadership allait être engagée, entre l'ex-chef de l'OS, Ahmed Ben Bella et un ex-membre de l'OS : Abane Ramdane. Ahmed Ben Bella était installé au Caire où il avait réussi, à force de volonté et de ténacité, à acquérir une certaine envergure politique et médiatique qui lui avait permis de prendre une longueur d'avance sur ses trois autres compagnons (Boudiaf, Khider, Aït Ahmed). Quant à Abane Ramdane, il était installé à Alger où, comme on le verra, il était parvenu aussi, à force de volonté et de travail, à se donner un statut de chef et à organiser une réunion d'évaluation déterminante connue sous l'appellation de Congrès de la Soummam (août 1956).
Pourtant, Ben Bella et Abane ne se connaissaient pas. Ils ne s'étaient jamais rencontrés. Comment expliquer alors une incompréhension qui éclata bien avant le Congrès de la Soummam et qui marquera d'une empreinte profonde les rapports de pouvoir en Algérie pendant et après la Révolution ?
Pour répondre à cette question, nous allons d'abord essayer de traiter des effets induits par la guerre révolutionnaire dans chacun des camps antagoniques (algérien et français) avant de voir ensuite dans quelles circonstances avait pris forme la rivalité Ben Bella-Abane et était organisé le Congrès de la Soumman dont les résultats élargiront le fossé entre les deux hommes, dessinant du même coup les contours du futur pouvoir national dans l'Algérie indépendante.


6. Des effets de la guerre révolutionnaire dans les deux camps belligérants
Des données subjectives du problème du pouvoir
" Là où il y a du vivant, il y a volonté de puissance ". La situation de guerre révolutionnaire où se déroulait l'existence des hommes qui la conduisaient était gorgée de défis qu'ils avaient à relever. La force de relever ces défis s'adossait à l'intensité de la foi, aux promesses de l'espérance et à l'assurance que procure le sentiment du pouvoir. Si à la base, au sein de la masse des djounoud et militants anonymes, la foi et l'espérance naïve réduisaient l'ambition de pouvoir à sa plus simple expression ; dans les " hautes sphères " par contre, elles faisaient bon ménage avec ce jeu qu'est réellement le pouvoir. A cet égard, le philosophe allemand de la puissance Heinrich Von Treitscheke écrit : "Même si votre voisin vous considère comme son allié naturel contre une tierce partie que vous redoutez tous les deux, il est toujours prêt, à la moindre occasion, dès qu'il peut le faire sans danger, à améliorer sa situation à vos dépens… Négliger d'accroître son pouvoir, c'est accepter de le voir restreindre si les autres étendent le leur. "
Ce constat sur la condition humaine qui peut être perçu comme le reflet d'une tendance à la paranoïa ne permet pas moins de qualifier l'apprentissage du jeu du pouvoir comme une sorte d'autodéfense. Car, "qui que vous soyez, dit M. Korda, vous ne pouvez échapper à cette vérité fondamentale : vos intérêts sont aussi l'affaire de quelqu'un d'autre, et ce que vous gagnez sera inévitablement une perte pour lui, tandis que votre échec sera sa victoire (…) La recherche de la puissance est quelque chose de fondamental chez les hommes comme chez les femmes - comme le constatait Nietzsche : " Où j'ai trouvé du vivant, j'ai trouvé de la volonté de puissance." 10


7. Des données objectives du problème du pouvoir
Les dirigeants de la Révolution algérienne étaient aussi des hommes, mais des hommes d'une trempe exceptionnelle, engagés dans un processus qu'ils avaient déclenché et qui s'articulait fondamentalement sur la question du pouvoir politique dans un pays disputé, l'Algérie, devenue ainsi, plus que jamais, l'enjeu majeur. Mais, dans l'Algérie de 1955, le problème du leadership n'était pas seulement un problème de pouvoir dont les données relevaient de l'ordre subjectif. C'était également un problème inhérent aux conditions objectives de la guerre. Celle-ci entrait en effet dans sa deuxième année.
Elle avait atteint le point de non-retour. L'insurrection et la contre-insurrection battaient leur plein. Les effectifs de l'armée française en Algérie passèrent d'environ 45.000 hommes en novembre 1954 à 80.000 hommes en février 1955. Les principaux événements qui s'étaient produits au cours de l'année 1955, depuis la mort du chef de la zone 2, Didouche Mourad (18 janvier) sont résumés dans le tableau ci-après (18 janvier au 22 décembre 1955) :


18 janvier - 24 février 1955
Vaste offensive française dans les Aurès (opérations " Véronique " et " Violette ").
25 janvier 1955
Premiers articles sur la torture.
- L'Archevêque d'Alger, Monseigneur Duval, condamne la torture.
6 février 1955
Chute du gouvernement de Mendès-France et avènement de celui d'Edgar Faure.
12 février 1955
Arrestation de Benboulaïd en Tunisie alors qu'il se rendait à une rencontre avec Ben Bella en Libye au sujet des armes.
8-14 février 1955
Création de l'UGEMA à Paris.
23 mars 1955
Arrestation du chef de la zone 4, Rabah Bitat (sur dénonciation d'un indicateur infiltré dans la zone 4, Slimane dit " el djoudène ").
30 mars 1955
L'idée de quadrillage des populations civiles par les SAS11 fut lancée par le gouverneur général Soustelle, nommé le 12 février. Sa mise en œuvre fut confiée le 28 avril au général Parlange.
But : "Assimilation de l'individu et intégration de la province ".
Parlange était assisté par des officiers spécialisés ramenés du Maroc. Les SAS seront effectivement créées le 29 septembre 1955. (Elles seront 192 en janvier 1956 ; 520 en 1957 ; 697 en 1960.)


4 En septembre 1955, A.M. envoya une lettre au chef par intérim de la zone des Aurès, Chihani Bachir. Elle tomba entre les mains des Français lors de la bataille de Djorf (25 septembre). Dans cette lettre non signée (publiée par la presse française), l'auteur faisait notamment l'éloge de Ben Bella au détriment des autres membres de la Délégation extérieure qualifiés de " douteux ". (Cf. G. Meynier, p. 169). Une autre lettre attribuée à A.M. et allant dans ce sens est citée par A. Benouis dans Les Archives de la Révolution Algérienne (M. Harbi). En date du 2 juillet 2005, l'auteur demanda à A.M., rencontré lors d'un colloque sur l'histoire de la Révolution, organisé à l'Aurassi, son opinion quant à l'existence de cette lettre. A.M. confirma avoir écrit effectivement cette lettre que Ben Bella avait lue avant son expédition. Il dit que la lettre en question doit être replacée dans les contextes de l'époque et que les Français n'en avaient diffusé que des extraits qui les arrangeaient pour diviser les chefs de la Révolution. Pour A.M., il ne s'agissait pas d'une initiative dirigée contre des personnes mais d'une position politique fondée sur une évaluation et une analyse pragmatique qui auraient notamment révélé qu'à cette époque la Révolution ne pouvait pas se permettre de négliger l'atout égyptien. Or, seul Ben Bella était en mesure de faire de cet atout un usage efficace et utile à la cause algérienne. A.M. fut un nationaliste de la première heure, membre de l'OS, arrêté en 1950, évadé en 1952. Rien ne permet de douter de sa bonne foi et de son témoignage.
5 Marcel Natkin. Refaire l'Homme. Ed. Flammarion. Paris. 1945.
6Boudiaf, Ben Bella, Aït Ahmed, Khider.
7Benyoucef Benkhedda. Abbane, Ben M'hidi : Leur Apport à la Révolution Algérienne. Ed. Dahlab. Alger. 2000.
8Fethi al Dib avait publié en 1984 aux éditions Dar El Moustakbal : Abdel Nasser oua al thaoura al jazaïria. Dans ce livre, il met en exergue l'aide du gouvernement égyptien à l'Algérie en guerre, ainsi que les activités de la Délégation extérieure du FLN, notamment Ben Bella, au Caire.
9Le " Comité des Six " est issu du " Groupe des 22 " réuni en juin 1954 dans la villa de Lyès Derridj, sise au Clos-Salembier, pour décider du déclenchement de la Révolution. Il comprenait : Mohamed Boudiaf, coordinateur, Mustapha Benboulaïd (zone 1), Didouche Mourad (zone 2), Krim Belkacem (zone 3), Rabah Bitat (zone 4), Larbi Ben M'hidi (zone 5).
10F. Nietzsche. Ainsi Parlait Zarathoustra. Cité aussi par Michael Korda. In Le Pouvoir. Ed. Select. Montréal. 1978.
11Création des SAS (Sections Administratives Spécialisées) par arrêté du 26 septembre 1956. Elles furent organisées par instructions du 11 janvier 1956 et 27 janvier 1957. Une circulaire du 9 janvier 1956 habilita les préfets à créer des SAS. Pour les chiffres, cf. Djamal Eddine Kharchi. Colonisation et Politique d'Assimilation en Algérie. 1830-1962. Ed. Casbah. Alger. 2004.

1er avril 1955
L'état d'urgence pour six mois fut décrété sur proposition du ministre de l'Intérieur Bourgès-
Maunoury, après examen par le Conseil des ministres (15 mars). But : Mise en œuvre de la loi du 11 juillet 1930 sur l'administration en temps de guerre. Régions concernées : Aurès, Kabylie, Constantinois.
18-26 avril 1955
La Conférence de Bandoeng exprima son soutien à l'Algérie combattante.
22 avril 1955
Renforts de la Légion étrangère, des tabors marocains et de soldats sénégalais dans l'Aurès.
23 avril 1955
Les colons constituèrent des milices.
28 avril 1955
Extension de l'état d'urgence à Biskra et El Oued.
1er mai (fête du travail) 1955
Des travailleurs algériens manifestèrent en France.
6 mai et 13 mai 1955
21 cadres du MTLD furent mis en liberté provisoire (7 puis 14) : Demaghlatrous, Bencheikh L'hocine, Koucer, Saâd Dahlab, M. Guendouz, Yahiaoui, Benyoucef Benkhedda, Moulay Merbah, Benmahdjoub, K. Benali, Ahmed Bouda, M. Dakhli, A. Sid-Ali, M. Ferroukhi, M. Zitouni, A. Maari, S. Mahfoud, A. Embarek, D. Reguimi, M. Menasser12.
15 mai 1955
Extension de l'état d'urgence à l'Algérois et l'Oranie.
- Octroi d'un budget supplémentaire de 15 milliards de francs à l'armée française.
19 mai 1955
Les effectifs militaires français qui étaient de 80.000 hommes en février passèrent à 100.000 hommes.
4 juin 1955
Les effectifs militaires furent portés à 110.000 hommes.
- Création d'un nouveau département : la Saoura.
16-17 juin 1955
Mouvement à la tête de l'armée française d'Algérie: nomination du général Lorillot à Alger, puis commandant en chef (3 juillet) et du colonel Lennuyeux à la tête de la Légion étrangère.
19 juin 1955
Mourad Terbouche, chef de la Fédération de France du FLN est arrêté.
20 juin 1955
Vaste offensive française dans le Nord-Constantinois.
21 juin 1955
La Fédération des Maires d'Algérie reconnait la gravité de la situation en Algérie et déclare, par la voix de son président, Amédée Frogier, retirer sa confiance au Gouverneur général
Soustelle et au gouvernement.
- Benboulaïd est condamné à mort par le tribunal de Constantine. (Il avait été arrêté le 12 février.)
23 juin 1955
Les effectifs de l'armée française passent de 110.000 hommes au 4 juin à 130.000 hommes.
24 juin 1955
Arrestation de Lamine Debaghine qui sera libéré peu de temps après " faute de preuves ". Il rejoindra Le Caire en juillet.
26 juin 1955
Le Parti Communiste Algérien s'auto-dissout. Décision confirmée le 13 septembre.
5 juillet 1955
Grève des commerçants à Alger.
20 août 1955
Soulèvement général dans le Nord-Constantinois. (Intifadha de Zighout Youcef)
30 août 1955
L'état d'urgence est étendu à l'ensemble de l'Algérie (voté par l'Assemblée nationale française le 29 juillet).
25 septembre 1955
Bataille de Djorf (Aurès) où est saisie par les Français une lettre attribuée à " Ben Bella – A.M. " et adressée, avons-nous dit, à Chihani Bachir. Elle sera rendue publique en octobre et posera problème entre l'Intérieur et l'Extérieur.
26 septembre 1955
Les 61 élus du 2e Collège à l'Assemblée algérienne votent une motion soulignant que la majorité de la population algérienne est acquise à l'idée nationale algérienne.
30 septembre 1955
La question algérienne est inscrite à l'ordre du jour de l'Assemblée générale des Nations unies.
Octobre 1955
Regain d'activité de l'ALN sur le front Ouest après l'arrivée d'une nouvelle cargaison d'armes en septembre (bateau Intisar).
26 octobre 1955
Chihani Bachir, adjoint et intérimaire de Benboulaïd est assassiné par ses compagnons dans des conditions obscures (selon le témoignage de Adjel Adjoul à Yves Courrière).
4 novembre 1955
Benboulaïd s'évade de la prison de Constantine.
5 décembre 1955
Les élus MTLD et UDMA démissionnent de leurs postes.
22 décembre 1955
Benboulaïd reprend la direction de la zone 1 des Aurès.
Ainsi, une année à peine après le déclenchement de la guerre révolutionnaire, la France et l'Algérie étaient profondément ébranlées ; une vraie guerre s'était installée. Un nouvel état d'esprit s'était formé. Des revirements commençaient à s'opérer au sein de la classe politique algérienne.
Seul à résister au changement, le lobby colonial opta pour la politique du pire. L'idée nationale passa résolument des discours aux actes.
Les premières désertions de soldats algériens engagés dans l'armée française commencèrent à se produire13. De jeunes appelés français manifestèrent le 28 septembre à Paris contre la guerre en Algérie. Le problème algérien s'internationalisa : Bandoeng (18 au 26 avril), ONU (30 septembre).
En faisant sa réapparition, la torture avait contribué à détacher encore davantage les populations musulmanes et les esprits libres de la société française, de l'Etat colonial. En bref, rien n'était plus comme avant. La problématique du pouvoir et de son exercice prenait une nouvelle dimension dans chacun des deux camps, le camp de la Révolution et le camp de la Contre-révolution. Voyons d'abord comment cette problématique s'était manifestée du côté français, tout en se répercutant évidemment du côté algérien.


8. Sauver la présence française en Algérie
Pour les Français, il s'agissait en effet de sauver coûte que coûte la présence française en Algérie. Dès son avènement à la tête du gouvernement en remplacement de Mendès-France, Edgar Faure nomma le 12 février 1955 un nouveau gouverneur général de l'Algérie en la personne de Jacques Soustelle qui succéda ainsi à Roger Léonard. Parallèlement à la répression, le nouveau Gouverneur lança sa fameuse " politique d'intégration ". De quoi s'agit-il ?
Soustelle et la politique d'intégration. Soustelle commença d'abord par approcher, par le biais de Vincent Monteil, les milieux modérés (UDMA, Ulamas) ainsi que les Centralistes du MTLD incarcérés à la prison Barberousse afin de négocier l'intégration. Au lendemain de son arrivée, il inaugura, comme si de rien n'était, la foire d'Oran. Mais, dit Max Ferro, " c'était déjà trop tard ". Et d'illustrer cette affirmation par ce mot de Ferhat Abbas : " A quoi sert l'électricité si cette maison n'est pas à moi ? " 14
Toujours est-il que Soustelle partait de l'idée que le problème algérien n'était pas un problème politique mais un problème économique, social et administratif. Pour le résoudre, il fallait donc lancer des réformes administratives ainsi que de grands projets de construction de logements et d'équipements publics afin d'améliorer la condition des Musulmans et les amener à accepter la présence française ainsi que l'idée de l'intégration définitive de l'Algérie à la France dans le cadre d'une seule entité territoriale allant " de Dunkerque à Tamanrasset " où cohabiteraient pacifiquement deux communautés. 


9. En fait, les opinions sur le concept d'intégration étaient partagées :
Opinions sur le concept d'intégration
- Egalité totale avec les Français : droits et devoirs identiques
- "Assimiler sans être assimilé " (selon la formule de Senghor) ; autrement dit, respect de la diversité dans le cadre des lois républicaines ; reconnaissance d'un particularisme algérien
- Egalité des droits et devoirs avec le maintien du statut personnel et possibilité d'évolution
- Jacques Soustelle : " Soit faire de 8 millions d'Algériens des Français, soit laisser un million de Français devenir Algériens (…)
- Au plan politique : égalité en droits et devoirs ; suppression de l'Assemblée algérienne, du gouvernement général de l'Algérie, du timbre poste spécial à l'Algérie, du statut organique de 1947. Application des règles politiques de la métropole.
- Au plan économique : suppression de l'autonomie de l'Algérie (budget, monnaie…). Application à l'Algérie des règles économiques de la métropole.
- Au plan social : application à l'Algérie des règles de la métropole.


Edgar Faure, la Commission Maspétiol et nouvelles missions de l'Etat. C'est Edgar Faure, remplaçant Mendès-France le 6 février 1955 à la tête du gouvernement français, qui trancha le débat sur l'intégration. Le 21 juin 1955, il marqua en effet sa volonté d' " une intégration graduelle de l'Algérie et de la métropole dans les domaines politique et économique, intégration (…) qui doit se concilier avec le respect des caractéristiques religieuses et culturelles du pays "15.
Ainsi, à partir de juin 1955, le concept d'intégration prit officiellement le relais de celui d'assimilation dans la politique algérienne de la France. Cette nouvelle orientation allait être sous-tendue par un plan d'action en matière économique, sociale, administrative, politique.
Et dès le mois de juillet 1955 fut mise en place la Commission Maspétiol chargée de proposer des réformes administratives et politiques. Son Rapport assigna de nouvelles missions à l'Etat : instruction, emploi, santé, éducation politique (participation à la vie publique, gestion des affaires publiques, fortification du sentiment d'appartenance à une seule communauté nationale française).
Dans l'ordre économique, les recommandations de la Commission Maspétiol pour un plan décennal seront mises en œuvre à partir de mars 1956 par le successeur de Soustelle, Robert Lacoste16, et surtout octobre 1958 dans le cadre du plan de Constantine décidé par le général De Gaulle.
Dans l'ordre politique, c'est la loi-cadre du 5 février 1958 qui impulsera la mise en œuvre du rapport Maspétiol. Ce rapport préconisait ce qui suit : collège électoral unique, assimilation de l'Algérie à un groupe de départements et non plus à une entité politique spécifique telle que stipulée par le statut de 1947, suppression du gouvernement général.
Lacoste et le plan de sauvetage de l'Algérie coloniale. Pour appliquer ces réformes, le gouvernement décida le 9 février 1956 de nommer Robert Lacoste dans le nouveau poste de Ministre-Résident. Ce dernier s'attela alors à la mise en œuvre des recommandations de la Commission Maspétiol, commencée par son prédécesseur Soustelle.
C'est ainsi que fut impulsé par exemple le programme de construction de logements au profit des indigènes, lancé au début de la décennie 195017. C'est ainsi que fut activée aussi une politique de promotion de ces derniers à des postes d'encadrement administratif18 ainsi qu'une vaste réforme territoriale19 (loi-cadre du 16 mars 1956).
Nouvelle mentalité politique. En bref, la Commission Maspétiol avait proposé un plan de sauvetage de l'Algérie coloniale.
Ce plan était le signe évident d'un changement de mentalité, consécutif à l'évolution de la situation générale dans le pays. Les faits saillants de ce changement, apparus au cours du premier semestre de l'année 1956 qui précéda le Congrès de la Soumman, sont résumés ci-après :


22 janvier 1956
Les libéraux français commencent à se mobiliser. Meeting à Alger en présence de A. Camus, C. Poncet, J. et L. Miquel, R. Simonet, etc.
31 janvier 1956
Nouveau gouvernement en France (Guy Mollet).
9 février 1956

Nouveau chef de l'administration en Algérie : Robert Lacoste (nommé Ministre-Résident).
28 février 1956
Guy Mollet annonce son " plan de paix " : cessez-le-feu, élections, négociations.
16 mars 1956
Vote par l'Assemblée nationale française de la loi sur les " pouvoirs spéciaux ". Pour : 455 voix ; contre : 76 voix ; abstentions : 61 voix : absents : 3.
17 mars 1956
Robert Lacoste obtient des pouvoirs exceptionnels pour rétablir l'ordre (décret 56-274).
5 avril 1956
L'aspirant Maillot déserte et rejoint l'ALN.
11 avril 1956
Les effectifs de l'armée française passent de 130.000 à 200.000 hommes.
12 avril 1956
Contacts secrets au Caire entre Begarra (au nom de Guy Mollet) et Khider (au nom de la Délégation extérieure du FLN).
13 avril 1956
L'Assemblée algérienne est dissoute.
7 mai 1956
Le Ministre-Résident confia la responsabilité du maintien de l'ordre à l'armée dont les effectifs passent à 250.000 hommes.
23-24 mai 1956
Arrestation de dirigeants de l'UGTA.
29 mai 1956
Extension du réseau des SAS.
5 juin 1956
Apparition d'un nouvel enjeu : le pétrole venait d'être découvert à Hassi Messaoud.
6-11 juin 1956
Cinq opérations militaires de ratissage lancées par l'armée française (Zoulou, Basque, Arquebuse, Poitiers, Espérance).
19 juin 1956
Vote de la loi-cadre20 dite loi Deferre par l'Assemblée nationale française (Réforme ne s'appliquant pas à l'Algérie).
3 juillet 1956
Arrestation d'autres dirigeants de l'UGTA.
28 juillet 1956
L'Assemblée nationale française débloque des crédits supplémentaires au profit de l'armée engagée dans la lutte contre le FLN-ALN.


Après avoir traité dans ce qui précède des données objectives de la problématique du pouvoir et de son exercice en liaison avec la guerre, côté français, voyons brièvement à présent dans quelles circonstances cette problématique s'était manifestée dans le camp algérien, c'est-à-dire le camp de la Révolution.


10. Les promesses de la guerre révolutionnaire
Dans le camp algérien, la guerre révolutionnaire généralisée commençait à produire en cette année 1956 des effets profonds sur les groupes et les individus.
Faits politiques saillants. A cet égard, les faits saillants sont repris dans le tableau ci-après :


17 janvier 1956
Les Ulamas ne boudaient plus la politique et demandèrent la reconnaissance de la " libre existence nationale " des Algériens.
25 janvier 1956
Réunion d'évaluation de la situation en zone 1 (Aurès) sous la présidence de Benboulaïd qui venait de reprendre son commandement après son évasion de prison.
12 février 1956
Les Ulémas rallient le FLN.
24 février 1956
Création de l'UGTA (tendance FLN).
10 mars 1956
Des Algériens manifestent à Paris.
23 mars 1956
Mort de Benboulaïd. Début d'une crise de leadership en zone 1 (Aurès).
12 avril 1956
Contacts secrets au Caire entre Begarra (au nom de Guy Mollet) et Khider (au nom de la Délégation extérieure du FLN).
15 avril 1956
Mort de Souidani Boudjemaâ (zone 4-Algérois).
22 avril 1956
L'UDMA s'auto-dissout. Ferhat Abbas rejoint le FLN.
19 mai 1956
Grève des étudiants et lycéens indigènes.
23-24 mai 1956
Arrestation de dirigeants de l'UGTA.
5 juin 1956
Apparition d'un nouvel enjeu : le pétrole venait d'être découvert à Hassi Messaoud.
3 juillet 1956
Arrestation d'autres dirigeants de l'UGTA.
16 juillet 1956
Adhésion de l'UGTA à la Confédération Internationale des Syndicats Libres.


Il ressort de ce tableau que le camp de la Révolution était, à l'instar de celui de la Contre-révolution, en pleine effervescence. La guerre révolutionnaire y avait solidement pris. Elle généra des repositionnements, suscita des initiatives, attisa des aspirations et révéla des ambitions. Une culture du pouvoir d'Etat commençait à fermenter peu à peu en prévision de l'indépendance.
Gestation d'une culture du pouvoir d'Etat. C'est qu'à toutes les époques de l'histoire, la guerre a incontestablement fait évoluer les sociétés élémentaires en sociétés complexes. Plus encore que la politique ou la religion, la guerre apparut comme la grande force capable de modeler les sociétés humaines. Il en fut de même pour les révolutions, les insurrections, les émeutes. En Algérie, c'est incontestablement la guerre révolutionnaire 1954-1962 qui avait créé les conditions d'un rassemblement national en amorçant le passage d'une organisation sociale fondée sur le système de parenté dans un cadre tribal, à une organisation sociale fondée sur le système étatique. Le système traditionnel est un système patrilinéaire où la famille conjugale et l'individu qui s'y rattachent sont noyés au milieu des structures plus vastes (tribu, arch., çoff…) qui tiennent lieu d'unités sociales. Leurs membres obéissent aux anciens, supposés pleins de sagesse et de fermeté. Ces derniers tirent leur autorité de la tradition qui fixe les règles et établit les pratiques sociales destinées à neutraliser les excès de violence et à garantir l'harmonie de la vie commune.
En Algérie, la guerre révolutionnaire n'avait certes pas supprimé ce système millénaire. Mais elle avait esquissé les fondements d'une vie sociopolitique moderne où l'union des individus ne repose pas exclusivement sur les rapports de parenté et sur la communauté de culture, mais sur une sorte d'autorité publique qui intègre les groupes élémentaires dans un ensemble social plus vaste voué à en assurer l'unité et en garantir l'harmonie, à savoir l'Etat. Nous verrons comment le Congrès de la Soummam avait créé les conditions de la gestation de cet Etat algérien.
Les contours de ce futur Etat avaient déjà été esquissés dans le discours prérévolutionnaire. La Proclamation du 1er Novembre 1954 leur avait conféré davantage de netteté en suggérant l'idée d'une nation parachevée, soumise à une autorité unique, celle du FLN/ALN qui, seule, confère la qualité de " citoyen-révolutionnaire " et monopolise l'usage de la politique et de la force afin de réaliser la promotion et la réalisation de la volonté générale qui, pour l'heure, était celle de l'indépendance et, à terme, celle de l'édification d'un Etat-nation.
Besoin d'ordre et d'organisation. Entre 1954 et 1956, la guerre révolutionnaire avait précisément provoqué un début d'amalgame de tribus, archs et individus en quelque chose de socialement supérieur. Elle avait provoqué un début de changement d'échelle, un passage de l'échelle des petites communautés élémentaires à celle plus grande de la nation. Ce fut l'un des effets les plus constructifs de cette guerre. Un autre effet constructif fut l'intensification du sentiment patriotique.
Et tout cela exigeait la mise en place d'un ordre institutionnel adapté aux circonstances, capable d'assurer la poursuite de la lutte contre le régime colonial jusqu'à l'instauration d'un Etat indépendant avec ses hommes politiques qui feront les Lois, son gouvernement qui exécutera ces Lois et ses Tribunaux qui jugeront et sanctionneront les mauvaises interprétations ou les violations des règles établies en commun. En bref, si la guerre était une tragédie humaine, elle véhiculait aussi des promesses pour l'avenir.
Or, en période de guerre révolutionnaire, le culte du fait et de l'efficacité prédomine. Le secret, la mise en condition psychologique des masses, le maniement des opinions publiques… constituent nécessairement des restrictions naturelles aux libertés qui s'imposent dans une situation d'urgence. Dans de telles conditions, la militarisation de la société devient inévitable. C'est même l'une des conditions majeures de la victoire sur l'ennemi. C'est dans ce contexte en tout cas que la question lancinante du leadership donna lieu à une sorte de duel qui avait permis de débloquer la situation en ce qu'il avait abouti à doter la Révolution d'un cadre organique.


11. Le début de la course au leadership
On verra en effet, comment sera mis en place du 20 au 27 août 1956, dans le maquis de la Soummam, un commandement suprême de la lutte de libération avec pour mission de mener une action unificatrice et de décider pour tous.
Jusque-là, la lutte était menée sans une direction centralisée. L'ampleur qu'elle avait prise à l'intérieur et au plan international, rendait nécessaire l'établissement d'une telle direction. Il fallait passer du stade de l'improvisation d'un dispositif élémentaire caractérisé par la simple juxtaposition des hommes et des volontés à un stade d'organisation coordonnée dans laquelle la décision politique et son exécution, la planification et l'action seraient conduites avec davantage d'efficacité et inscrites dans la durée.
En effet, la dislocation rapide de la direction originelle de la lutte avait créé un vide que deux hommes énergiques, audacieux et volontaires, sortis du rang, avaient entrepris de combler : l'un, Abane Ramdane, s'appuyait sur les maquis à l'intérieur, l'autre, Ahmed Ben Bella, s'appuyait, en raison de circonstances objectives, sur le révolutionnaire panarabiste Nasser, à l'extérieur. Ben Bella avait néanmoins une longueur d'avance sur Abane. En effet, en plus de sa qualité d'ex-chef de l'OS, il fut investi, avons-nous dit, par le " Comité des six " au même titre que Khider et Aït Ahmed pour les représenter à l'extérieur 21. En outre, il fut confirmé dans ce rôle par un tract diffusé à Alger par le FLN en juin 1955 22.
Ben Bella était donc pour ainsi dire pré-qualifié pour prétendre à l'exercice du leadership. Abane était en revanche un inconnu. Mais, il s'imposera très vite par son travail et son dynamisme. Très vite, il improvisa son rôle en saisissant au vol, dans les événements eux-mêmes, ce qui allait le définir et l'instituer comme un chef à "rôle créateur" devant les autres et face à Ben Bella, installé déjà dans un statut de chef à "rôle défini", éloigné du théâtre des opérations.
Qui était donc cet homme, Abane Ramdane, qui joua un rôle déterminant dans la mise en place du cadre organique et des institutions de la Révolution, lesquelles serviront à leur tour de plate-forme à un gouvernement provisoire puis à l'Etat postcolonial ?


II – Abane Ramdane : le chef à rôle créateur


1. L'émergence de Abane Ramdane
Rôle de Laïmèche, Aït Ahmed, Ouamrane et Krim.
Abane Ramdane naquit le 15 juin 1926 à Azouza (Kabylie). Après des études primaires dans sa région natale, il entra au collège de Blida où il fit la rencontre de Benyoucef Benkhedda et Saâd Dahlab. Il y décrocha le baccalauréat vers 1944, puis accomplit son service militaire en compagnie, semble-t-il, de Amar Ouamrane. A l'issue de sa démobilisation, il se fit recruter comme secrétaire adjoint à la mairie de Châteaudun-du-Rhumel, non loin de Constantine. En 1946, Il adhéra au PPA23 dont il deviendra vite un élément actif dans la wilaya de Sétif.
Selon Aït Ahmed (Mémoires), ce seraient Laïmèche et lui-même qui auraient recruté Abane dans les rangs de l'OS pendant un séjour de vacances dans son village natal. Lors du démantèlement de l'OS en 195024, il fut arrêté avec 28 autres prévenus au motif qu'en sa qualité de chef de wilaya du PPA/MTLD, il aurait ordonné à des militants de Tazmalt en juillet 1951 "d'organiser et d'instruire des groupes de combat "25. Abane fut condamné le 15 février 1951 à six années d'interdiction de séjour, dix années de déchéance de droits civiques et 500.000 FR d'amende. Il sera libéré en février 1955 et placé en résidence surveillée dans son village natal de Kabylie.
A cette date, l'insurrection commençait à prendre surtout dans les Aurès et en Kabylie. Dans l'Algérois (zone 4) et l'Oranie (zone 5), le démarrage fut difficile en raison du manque de moyens. La ville d'Alger était rattachée à la zone 4 placée alors sous le commandement de Rabah Bitat. "Le 6 novembre, autrement dit cinq jours seulement après le déclenchement, écrit Yacef Saâdi, tous ceux ou presque qui participèrent au soulèvement, avaient été capturés" lors d'un coup de filet du commissaire Longchamp26. Bitat devait tout réorganiser avec les militants de sa zone qui étaient encore en cavale et avec l'appui de la zone 3, dirigée par Krim Belgacem. Trois hommes apporteront leur concours à Bitat : Amar Ouamrane et Abane Ramdane dépêchés de la zone 3 par Krim Belkacem ainsi que Yacef Saâdi qui avait été mis en réserve par l'un des lieutenants de Bitat, à savoir Zoubir Bouadjadj.
Tractations entre Ouamrane et Abane: Au lendemain de sa libération, en février 1955, Abane aurait été contacté par Ouamrane qui le connaissait, et ce dans le but de l'enrôler dans les rangs du FLN/ALN. D'après le témoignage verbal d'Ouamrane, recueilli à Draâ El Mizan en 1976, Abane avait d'abord manifesté son scepticisme quant à la possibilité de vaincre les Français avec des moyens aussi dérisoires. Il aurait même qualifié les animateurs du mouvement d'irresponsables qui prenaient le risque de provoquer un carnage similaire à celui des 8-9 mai 1945 à Sétif et Guelma. Mécontent du résultat de ce premier contact entre Abane et Ouamrane, Krim aurait demandé alors à ce dernier de retourner voir Abane qui manquait d'informations en raison d'un long séjour en prison et de lui fournir toutes les indications nécessaires afin qu'il puisse prendre une décision en connaissance de cause. C'est à l'issue d'une seconde rencontre explicative entre Ouamrane et Abane, tenue à la fin du mois de février 1955, que ce dernier accepta aussitôt de rejoindre le FLN/ALN. C'est dans ce contexte que Krim décida alors de l'envoyer avec Ouamrane, en renfort à la zone 4 (Algérois) pour prêter main-forte au chef de cette zone, Rabah Bitat, qui était en difficulté.

2. Abane Ramdane en renfort à Alger pour aider Rabah Bitat
Selon Yacef Saâdi, Abane arriva le 7 mars 1955 à Alger, soit une quinzaine de jours avant l'arrestation de Bitat (23 mars). Yacef Saâdi était l'un des principaux concepteurs de la guérilla urbaine dans cette ville et donc un témoin privilégié de l'engagement de Abane dans la Révolution en zone 4. Il écrit à ce propos : " Au début, il entend s'affirmer en demandant confirmation de deux principes considérés alors comme cardinaux : à savoir la prééminence du "politique sur le militaire" et de " l'intérieur sur l'extérieur". Mais pour avoir le cœur net, Abane, que j'avais accueilli dans l'un des quartiers de la haute ville à son arrivée de Grande Kabylie, insistera pour mon départ à l'étranger, plus exactement à Zurich en Suisse, selon nos informations, pour y rencontrer l'un des représentants les mieux placés de la délégation du FLN au Caire. Il pouvait s'agir ou bien de Ben Bella ou de Boudiaf. "Ce furent finalement Boudiaf et Mahsas que Yacef Saâdi rencontrera."Aux exigences d'Abane Ramdane, dit-il, Boudiaf n'opposa pas de refus. Bien au contraire, il confirma les deux principes en question." 27
A cet égard, c'est le " Comité des six " qui, selon Boudiaf (qui en faisait partie), avait posé le principe de la primauté de l'intérieur sur l'extérieur. Ce dernier n'avait donc fait que confirmer ce principe, apportant ainsi la légitimité à Abane sur ce point ; ce qui risquait de déplaire aux autres membres de la délégation du Caire : Ben Bella, Khider, Aït Ahmed. Par contre, Boudiaf aurait, de sa propre initiative, approuvé Abane quant au second principe : "primauté du politique sur le militaire". Ce qui risquait de déplaire aux maquisards de l'intérieur. Si l'on tient compte du témoignage de Yacef Saâdi, on peut déduire que d'entrée de jeu, Boudiaf s'était ainsi exposé à la défiance et de l'Extérieur et de l'Intérieur. C'est ce qui peut expliquer par ailleurs le fait que ce facteur s'étant combiné à d'autres facteurs, il ait compris que le plus sage pour lui serait de renoncer à son statut de coordinateur dont l'avait investi le "Comité des six" à la veille du déclenchement de la Révolution.
Quoi qu'il en soit, après avoir été placé en garde à vue durant une dizaine de jours en compagnie de Boudiaf et Mahsas par la police suisse, Yacef Saâdi retourna à Alger où il rendit compte de sa mission à Abane, tandis que Boudiaf et Mahsas se rendirent au Caire où ils informeront Ben Bella, Khider et Aït Ahmed de la nouvelle situation générée à Alger par l'arrestation de Bitat et l'entrée en scène de Abane Ramdane auquel Krim allait confier la responsabilité opérationnelle d'Alger, érigée en une sorte de zone autonome28, par rapport à la zone 4 qui, elle, fut placée sous le commandement d'Ouamrane.

3. Face à la politique d'intégration-répression de Soustelle

Atout de Abane
A cet égard, Brahim Chergui, qui sera plus tard le responsable politique de la ville d'Alger, témoigne : "La capitale appartenait à la zone dite du centre, ou de l'Algérois, future Wilaya IV quand le congrès de la Soummam en décidera ainsi. Très vite, cependant, elle amorcera un processus de différenciation du reste de sa zone d'origine. Pourquoi ? Parce que dès le départ, elle bénéficiait d'un atout majeur : celui d'être la plus grande ville du pays et sa capitale administrative. D'où sa position prééminente sur les plans politique, stratégique et logistique. Cela explique qu'elle apparût de bonne heure comme la plaque tournante de la révolution : au carrefour de deux wilayas (III et IV), source importante et inépuisable de revenus et de produits d'intendance, en contact avec la presse internationale, et caisse de résonance inégalable pour répercuter sur l'extérieur les exploits des maquis; elle avait toutes les qualités pour prétendre à un traitement à part. Elle était devenue rapidement un centre de ralliement pour les chefs de l'Algérois, qui comptaient parmi eux quelques noms dont la notoriété dépassait les limites de leur zone de commandement. Abane, Krim, Ouamrane l'avaient transformée en siège d'une véritable direction nationale de fait. Et c'est cette direction nationale de fait qui établira les premiers contacts avec les autres zones de combat, et les normalisera ; elle qui sensibilisera les autres états-majors de maquis à la nécessité de se rencontrer en congrès afin de donner des institutions stables à la Révolution, et de définir les axes stratégiques de la lutte de libération (…) Alger avait par conséquent toutes les dispositions pour prétendre à un statut distinctif."29

Riposte à Jacques Soustelle
L'entrée en lice de Soustelle du côté français (12 février) et de Abane Ramdane du côté algérien (7 mars) ainsi que l'opinion dont ce dernier fit part aussitôt (fin mars 1955) à la délégation extérieure par l'intermédiaire de Yacef Saâdi, modifièrent complètement la donne politique en Algérie. En effet, Abane s'était vu obliger de mettre le doigt dans l'engrenage du pouvoir en soulevant un problème que le " Comité des six " avait préféré éviter soigneusement afin d'établir le consensus indispensable au déclenchement effectif de la lutte. Ce Comité s'en était tenu à sa résolution de base, à savoir le choix politique fondamental de la lutte armée, laissant aux chefs de zone toute latitude de prendre les mesures d'application dans les maquis et aux trois "exilés" du Caire de prendre, conjointement, celles de soutenir l'effort de l'intérieur au plan international.
Or, la politique initiée par Jacques Soustelle posait la nécessité d'une riposte adéquate. Abane se voyait contraint d'y répondre en soulevant les questions proprement politiques que passèrent sous silence la Proclamation du 1er Novembre et la lettre du 29 octobre 1954 adressée par Boudiaf aux délégués du Caire. Dès son arrivée à Alger, il annonça donc courageusement la couleur en dépassant la fonction technique qui lui était assignée en tant que simple rouage pour se mettre dans la peau d'un chef dont le rôle est triple :

1- prendre et faire exécuter des décisions ;

2- promouvoir et réaliser certains principes et valeurs particuliers ;

3- établir des liens de subordination ou de collaboration, selon les nécessités et les circonstances.
En bref, Abane avait pris l'initiative et la redoutable responsabilité de combler un vide d'autant plus avéré que les événements s'accélérèrent après l'arrivée en Algérie de Jacques Soustelle qui activa aussitôt la politique d'intégration ainsi que l'état d'urgence (1er avril) et les renforts militaires (22 avril, 19 mai, 4 juin…).


Abane Ramdane dans un rôle de chef national
Initiatives d'avril et juin 1955
Dès le 1er avril 1955, Abane commença par s'exprimer au nom du FLN/ALN en lançant un appel dans lequel il invitait les Algériens à adhérer massivement au Front. En juin 1955, il diffusera un tract dans lequel il déclara : "L'ALN ne reconnaît à personne le droit de parler en son nom. Seuls les dirigeants du FLN qui se trouvent à l'intérieur et à l'extérieur de l'Algérie pourront parler au nom de l'armée." Remarquons que Abane ne conteste aucunement la représentativité des délégués du Caire et qu'il s'en tient donc à la répartition des tâches effectuée par le "Comité des six" historiques. Abane, qui était en contact permanent avec les zones 3 et 4, noua également des contacts avec les autres zones.30 Initiative de septembre 1955 : l'interpellation de la délégation extérieure. Six mois après son installation à Alger, en septembre 1955, il entra en contact épistolaire avec la délé 

Document

Analyse LE CONGRES DE LA SOUMMAM Grandeur et servitude d'un acte fondateur (partie 2)

Par : Hachemi Djiar El MOUDJAHID Le : lundi 28 août 2006

Un hors-série Horizons
"20 Août 1955 - 20 Août 1956, Ifri par Skikda". C'est sous ce titre que se décline un numéro spécial de notre confrère Horizons, sur le cinquantenaire du congrès de la Soummam et le 51e anniversaire de l'offensive du Nord-Constantinois. Ce document contient, sur 44 pages, une série d'articles de fond et de témoignages sur ces deux dates de l'histoire de la révolution. Un message du Président, un contribution du ministre de la Communication, une interview de Abdelhamid Mehri, des reportages de fond et une galerie de portraits constituent l'ossature de ce spécial. Outre sa valeur documentaire, le numéro est d'excellente facture technique et se décline sous forme de revue. Un heureux mariage qui lui donne le droit de figurer en bonne place dans les bibliothèques. Un grand bravo à nos confrères et amis d'Horizons pour cette belle œuvre, qui sera disponible à titre gracieux, dès aujourd'hui dans tous les kiosques.


IV – Abane Ramdane : coordinateur national de fait


1- Riposte au benbellisme : la lettre de septembre 1955
A l'origine de la cassure entre Abane et la délégation extérieure, la fameuse lettre dont nous avons parlé précédemment, adressée par A. M. au chef de la Zone des Aurès39 et attribuée par la presse française à Ben Bella. On se souvient que dans cette lettre découverte par les Français le 25 septembre 1955 lors de la bataille de Djorf, l'auteur mettait en exergue l'importance du rôle de leaders de Ben Bella, Boudiaf et A. M.40, qualifiés de "seuls responsables dépositaires de la souveraineté de l'extérieur, les autres (Khider, Aït Ahmed, Abane) n'étant que des exécutants"41. Ayant pris connaissance du contenu de cette lettre publiée dans les journaux, Abane réagit sévèrement à travers le courrier adressé le 4 novembre 1955 au Caire. " Si ce document n'est pas faux, écrit-il, l'affaire est très grave (…) Si Ben Bella est vraiment l'auteur de cette lettre, il mérite la pendaison. Pendant que nous sommes dans la merde jusqu'au cou et que nous jouons nos têtes tous les jours, Monsieur complote et se prend déjà pour Gamal Abdel Nasser (…) Ben Bella n'est pas représentant de l'ALN au Caire, pas plus d'ailleurs que Boudiaf, Aït Ahmed, Yazid, Khider, Lahouel, etc. Vous êtes des patriotes émigrés en Orient. Le FLN et l'ALN vous ont chargés d'un travail à l'extérieur. C'est tout (…) Ben Bella et Boudiaf sont uniquement chargés du service du matériel et de la liaison avec nous." 42
De ce qui précède, on peut déduire que Abane venait en quelque sorte de remplir le vide laissé par Boudiaf dès son arrivée au Caire le 3 novembre 1954, puisqu'il suggérait l'idée qu'il était désormais, de facto, le coordinateur national à l'intérieur et entre l'intérieur et l'extérieur.
En effet, sans attendre la réponse à la demande d'explication adressée aussi bien au Caire43 qu'à Chihani Bachir (chef intérimaire de la zone des Aurès), Abane Ramdane décida de secouer les délégués du Caire en leur rappelant qu'ils doivent se limiter :

1- pour Khider et Aït Ahmed, à tisser des relations avec les Etats arabes" par le truchement du Comité de libération du Maghreb " ;

2- pour Ben Bella et Boudiaf, à la logistique et aux liaisons avec l'intérieur.


2- Le courage et l'assurance
Entre logique rationnelle et logique affective:

A l'évidence, cette distribution des rôles signifiée par Abane n'était pas de nature à emporter l'agrément des membres du "pôle" du Caire. Si, en effet, ses arguments s'appuyaient sur une rationalité qui ne présente aucune faille, ils s'avéreront peu efficaces dans la mesure où l'argumentation logique n'amène pas systématiquement des individus à changer leur comportement. " L'inefficacité des stratégies empiriques-rationnelles", écrit D. Lindon, tient (…) au fait (…) que la raison, à elle seule, est rarement le moteur des actions humaines, mais seulement, le plus souvent, un instrument utilisé par les individus pour atteindre des buts qui leur sont dictés par leurs sentiments ou par leur éthique (ou encore) par leurs opinions et leurs croyances."44 En d'autres termes, bien plus que la logique rationnelle, c'est la logique affective qui détermine fréquemment le comportement des individus.
En fondant sa stratégie sur des arguments rationnels sans pouvoir se départir de ses propres sentiments, opinions, croyances et de sa propre éthique, et sans tenir compte, apparemment, de ceux de ses correspondants du Caire, Abane prenait le risque d'échouer dans sa volonté de plier ces derniers à sa volonté dans la mesure où ils étaient eux aussi animés tout naturellement par des sentiments, opinions, croyances et une éthique auxquelles ils tenaient.
A cet égard, " de multiples enquêtes et expériences en laboratoire, écrit D. Lindon, ont montré combien les individus sont capables d'ignorer ou de nier des faits lorsque ces faits sont en contradiction avec leurs intérêts, leurs sentiments, leur système de valeur ou tout simplement le1955, Boudiaf, Khider, Aït Ahmed et surtout Ben Bella estimaient, semble-t-il, " qu'à la base de la Révolution existe un contrat moral entre neuf hommes" et que, par voie de conséquence, la direction du FLN/ALN revient pour ainsi dire de droit à ces "neuf historiques"46. Cette opinion étant profondément enracinée dans l'esprit des délégués du Caire, la lettre de "remontrances" adressée le 4 novembre par Abane, soit moins de trois mois après la lettre similaire adressée le 20 septembre, ne pouvait que placer le groupe du Caire dans une position défensive.
Mise au point et anti-zaïmisme de Khider:

En effet, début décembre 1955, Khider répondit à Abane en tirant les choses au clair sur un ton empreint néanmoins de courtoisie. "Nous sommes, dit-il, des émigrés qui soutenons de l'extérieur les efforts que vous déployez (…) Nous faisons ce rôle (…) en tant que militants conscients de nos responsabilités et aussi convaincus de la cause pour laquelle nous luttons que n'importe quel autre patriote (…) Si les domaines où s'exercent nos responsabilités respectives diffèrent, elles sont en principe d'égale valeur et se complètent (…) Nous sommes les uns et les autres les cellules d'un même organisme qui agit (…) Croyez-nous, chers frères, nous avons autant de raisons que vous pour craindre les dangers de l'autorité et du prestige personnels. Ce danger a failli nous détruire avec l'aventure Messali. "


3- Le sens des responsabilités
A présent, Abane savait à quoi s'en tenir avec les délégués du Caire. Il savait qu'ils ne se laisseront pas intimider et qu'ils continueront à agir selon leur conception des choses afin, dit Khider, " d'exploiter au maximum, pour le compte de notre libération, la situation et les événements en cours chez nous et ailleurs "47.
Abane se rendait bien compte qu'il ne pourra pas s'imposer à la délégation du Caire et qu'il devra se limiter à instaurer avec ses membres des relations cordiales de travail, fondées sur l'échange d'informations et la concertation constructive.
Absence de haine:

Il ne semblait en tout cas nourrir aucune haine à leur égard puisqu'il les mit en garde, avec une sincérité évidente, contre l'arrivée au Caire d'un agent français de la DST chargé de les liquider, et en Libye, de celle de l'ex-sous-préfet de Guelma, de triste mémoire, Achiary chargé d'y diriger un réseau d'espions48. Comme il les mit d'ailleurs en garde le 8 octobre 1955 contre la présence en Libye du fameux Djoudène qui avait été à l'origine de l'arrestation de Bitat49.
De plus, Abane avait besoin de fonds que la délégation extérieure pouvait lui procurer50.
C'est dans ce contexte qu'il décida de centrer ses efforts et d'asseoir son rôle de dirigeant à l'endroit des Centralistes du MTLD, de la Fédération de France et des maquis, avec surtout le souci de l'union nationale.
Centrage des efforts sur le MTLD, la Fédération de France et les maquis:

A cet égard, il avait déjà annoncé le 4 novembre 1955 qu'il faisait tout " pour réhabiliter les membres du Comité central et discréditer Messali"51. Aussitôt après, il délégua l'un d'entre eux, Salah Louanchi, qui venait de se rallier le FLN, auprès de la Fédération de France avec pour mission d'en gérer le journal et d'assurer la liaison avec Alger52. A partir de là, la Fédération de France allait peu à peu échapper au contrôle direct de Boudiaf qui l'avait mise en place avec Mourad Terbouche. S'agissant des maquis, Abane qui formait déjà équipe avec Krim (zone 3) et Ouamrane (zone 4), entreprit de développer la liaison avec Zighout Yousef (zone 2) et les responsables de la zone 1 (Aurès)53.
Aussi envoya-t-il en novembre 1955 Saâd Dahlab en zone 2, afin de s'y enquérir de la situation au lendemain de l'Intifadha déclenchée par Zighout Yousef. Dahlab séjourna trois semaines en zone 2, au cours desquelles il eut des échanges avec Zighout, Ben Tobbal, Kafi, Boubnider. Cette visite de Dahlab à la zone 2 faisait suite à celle de Amara Rachid, envoyé urs habitudes : il n'est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre."45 Or, en quelques jours auparavant par Ouamrane et Abane afin de s'y enquérir également de la situation après le soulèvement du 20 août 1955 54.


4- Le sens d'une démarche
Pour comprendre la démarche de Abane, il faut remonter une année auparavant, à octobre-novembre 1954.
Dans la logique des pères fondateurs:

En effet, à la veille de la Révolution, les «Six» historiques avaient décidé, avant de se séparer, d'une rencontre à Alger dans le courant du mois de janvier 1955 afin de faire une première évaluation. Mais, en raison des circonstances, cette rencontre n'avait pas pu être organisée. En outre, pour des raisons non élucidées, Boudiaf n'avait pas exercé la fonction de coordinateur dont ses cinq collègues du " Comité des six" l'avaient investi.
En mars 1955, un double vide restait donc à combler : 1- celui relatif à la coordination ; 2- celui relatif à l'évaluation d'étape afin de faire avancer les choses.
On vient de voir que Abane avait, de facto, rempli le premier. Nous allons voir que, dans le même temps, il s'était attelé à remplir le second à travers la mise en œuvre d'un processus d'établissement d'une direction nationale. Par cela, il ne fit donc qu'insérer son action dans la logique tracée le 23 octobre 1954 par les pères fondateurs de la Révolution dont il prit pour ainsi dire l'initiative de mettre en œuvre les orientations afin de combler un vide manifeste de leadership.
Quoi qu'il en soit, les contacts entre Abane et la zone 4 (Ouamrane) d'une part, Zighout Youcef, chef de la zone 2 d'autre part, noués avec ce dernier en novembre 1955 par le biais de Amara Rachid puis Saâd Dahlab, marquèrent un tournant décisif dans le mouvement de libération à la faveur de deux faits majeurs.
D'abord, le Nord-Constantinois aurait accepté, selon Abane "d'être dirigé politiquement par Alger "55. Ce fait est d'autant plus significatif que Dahlab était arrivé en zone 2 au moment où tous les cadres de celle-ci étaient réunis en assemblée générale dans la région de Hammam Meskhoutine (Guelma)56. Ensuite, après de longs débats avec Amara Rachid, "Zighout soulève la nécessité de tenir en zone 2 un Congrès national afin d'évaluer la situation, déblayer la route tracée par la Proclamation du 1er Novembre et établir une direction unifiée au niveau national "57.
Idée d'un Congrès national lancée par Zighout:

Selon Ali Kafi, Zighout proposa que la rencontre se tienne en zone 2, précisément à Mechroha, dans les monts des Beni Salah (entre Guelma et Souk-Ahras). Abane et Ouamrane auraient accepté cette proposition et en informèrent la délégation du Caire par lettre du 1er décembre 1955.
"Nous sommes en liaison avec le Constantinois, écrit Abane. Nous avons rencontré les responsables et nous projetons de tenir quelque part en Algérie une réunion très importante des grands responsables du Constantinois, de l'Algérois et de l'Oranie.
Dès que tout sera prêt, nous vous demanderons d'envoyer un ou deux représentants car de grandes décisions seront prises."58 Mais la mort du chef du secteur de Souk-Ahras, Badji Mokhtar, le 19 décembre 1955 et les turbulences internes qui en résultèrent, décidèrent Zighout d'opter pour un autre lieu, Bouzarour dans le massif de Collo.
Au cours des préparatifs de la rencontre nationale projetée, d'autres événements étaient survenus qui compromirent définitivement un regroupement d'une telle envergure dans l'Est du pays : la mort de Mostefa Benboulaïd (23 mars 1956) et une nouvelle offensive de l'armée française dans les Aurès. Toujours est-il que, d'après Kafi, la paternité de l'idée de projet de congrès national revient à Zighout Youcef.
Mais comment se fait-il alors que la postérité associe au Congrès de la Soummam dont nous parlerons plus loin, davantage le nom de Abane que celui de Zighout ? Pour répondre à cette question, il faut suivre le processus de fondation du FLN en tant que parti. Ce processus fut ouvert le 1er avril 1955 par Abane, soit 3 semaines après son arrivée à Alger.


5- Les idées politiques de Abane Ramdane
En effet, dès son entrée en scène (mars 1955), Abane se préoccupa au plus haut point de la constitution effective du FLN en tant que mouvement politique capable de prendre efficacement le relai des partis de l'époque prérévolutionnaire et de les supplanter. Pour lui, l'ALN s'étant constituée sur le terrain dès le 1er novembre 1954, à l'initiative du " Comité des six ", elle avait poursuivi son développement progressif sous la houlette des chefs de zone. Il s'agissait à présent d'en faire de même pour le Front en lui donnant consistance sur le terrain.
C'est ce qu'il entreprit de faire, avec un grand esprit d'initiative, à partir du 1er avril 1955 par un travail préparatoire dont les idées directrices nous sont restituées à travers deux tracts (avril et juin 1955) ainsi que neuf correspondances adressées par Abane à la délégation extérieure entre le 20 septembre 1955 et le 15 mars 1956.
Un mouvement majoritaire. Il apparaît ainsi clairement, à la lumière des déclarations de Abane, que si l'ALN était désormais une réalité tangible dont la consolidation dépendait uniquement de la solution au problème de l'armement,59 le FLN était entièrement à construire. De plus, le FLN devrait devenir, aux yeux de Abane, un vrai parti intégrant tous les Algériens favorables à l'indépendance et ayant la haute main sur les affaires de la Révolution, c'est-à-dire une sorte de parti majoritaire intégrant, par-delà les idéologies, tous les Algériens favorables à l'indépendance. Comme il le dit dans sa lettre du 15 mars 1956, " le FLN est quelque chose de nouveau ; ce n'est ni le PPA, ni le MTLD, ni même le CRUA ". A cet égard, Abane précise davantage sa pensée dans sa lettre du 20 janvier 1956 60 : " Sur le plan militaire, la décentralisation continue pour des raisons de sécurité et aussi à cause de la lenteur des liaisons. "
Dans cette perspective, qu'en fut-il de la question majeure du leadership de la Révolution dont la solution devenait pressante ?
Cette question revêtait une double dimension : une dimension militaire et une dimension politique. S'agissant de l'aspect militaire, la décentralisation décidée avant le 1er novembre 1954 restait l'unique solution car les chefs de zones opérationnelles n'auraient pas accepté de se dessaisir de leurs prérogatives au profit d'une direction de fait qui s'était improvisée d'elle-même dans la capitale. L'auraient-ils voulu, ils pouvaient difficilement le faire dans la mesure où la situation de guerre révolutionnaire aurait rendu inefficace une centralisation du pouvoir de décision. C'est que, à l'évidence, Abane avait bien compris qui se limitait pour l'heure à l'édification du Front, en s'adossant solidement aux zones 3 et 4 ainsi qu'à la zone 2 qu'il dit contrôler politiquement et en tentant de faire jonction avec la zone des Aurès 61. Seul le leadership de nature politique pouvait donc être effectivement centralisé. En d'autres termes, Abane avait là une possibilité de consolider sa position au sein du parti FLN de type nouveau dont il était convaincu de la nécessité et qu'il avait effectivement commencé à mettre en place avec beaucoup de courage et d'endurance et de créativité.


6- La reconnaissance du leadership politique de Abane


Relations Alger-Le Caire:

Globalement, au début de l'année 1956, les liaisons de l'intérieur avec Le Caire se présentaient comme suit :
Ainsi, de tous les responsables de l'intérieur, seuls Abane et Ben M'hidi avaient un contact direct avec Le Caire. Mais, nonobstant les réunions à caractère maghrébin tenues au Caire
mi-janvier et mi-février 1955 ainsi que celle tenue début février relative au projet du " Comité des 12 " devant diriger la révolution 62, auxquelles il avait assisté, Ben M'hidi était surtout préoccupé par les problèmes de sa zone (Oranie).


La lettre adressée par Khider le 15 février 1956:

Par conséquent, seul Abane Ramdane était réellement en rapports directs avec Le Caire.
On a vu que ces rapports étaient sous-tendus par la volonté de Abane de dépasser les questions strictement locales (Alger) en se hissant au niveau des préoccupations nationales, c'est-à-dire au rang d'un coordinateur soucieux d'efficacité et, par voie de conséquence, de leadership.
Ceci était si évident que la Délégation du Caire, en tout cas Khider, semblait s'être résolue à l'accepter comme un chef incontournable. C'est du moins ce qui ressort de la lettre datée du 15 février 1956 reçue par Abane de la part de Khider.
Dans cette lettre, Khider écrit en substance : " Nous nous sommes conformés à vos instructions en nous abstenant de faire des déclarations en attendant de recevoir votre plate-forme politique (…) Hâtez l'envoi de votre " plate-forme ", cela nous aiderait beaucoup. Ne vous gênez pas de nous envoyer des instructions de nature à nous maintenir toujours dans la ligne politique (…) Le frère Lamine (Debaghine) récemment arrivé vous demande de bien vouloir lui préciser dans votre réponse le degré de représentativité que vous lui accordez ainsi que le degré de responsabilité que vous comptez lui reconnaître au sein de notre délégation à l'extérieur 63.
"Ces propos dénotent incontestablement d'une reconnaissance à Abane d'un statut de leader du FLN, donc la primauté de l'Intérieur sur l'Extérieur. Mais on va voir que cette reconnaissance fut de courte durée.


V – Les divergences, les malentendus et les ruptures


1- La 2e cassure Alger-Le Caire :

revirement de la Délégation extérieure et le problème du leadership
Après la 1re cassure survenue, avons-nous dit, en octobre 1955, lors de la publication de la lettre adressée par A.M. à Chihani Bachir, saisie par les Français le 25 septembre, une 2e cassure entre Abane et la Délégation extérieure survint trois mois plus tard, en février 1956.

L'initiative du 21 février 1956:

En effet, une semaine à peine après qu'il ait signifié dans une lettre du 15 février 1956 sa reconnaissance du leadership de Abane en matière politique, Khider adressa le 21 février une autre lettre à Abane dans laquelle il avait tout simplement restreint la portée de cette reconnaissance en ce qu'au nom de la Délégation extérieure, il souleva pour la première fois la question du leadership et dessina les contours d'une solution.
Le schéma proposé64 par Khider partait de l'idée qu'à l'origine, en octobre 1954, un " Comité de 12 " personnes65 était " censé (…) prendre en charge la direction de la Résistance ". Les choses ayant évolué, il est proposé à présent un " Comité de 6 " personnes (Boudiaf, Ben Bella, Khider, Debaghine, Ben M'hidi, Aït Ahmed). Ce comité se partagerait les tâches comme suit : 1- Ben Bella, Boudiaf et Ben M'hidi formeraient la " commission militaire " ; 2- Khider, Debaghine et Aït Ahmed formeraient la " commission politique " et seraient aidés (sans pouvoir de décision) par les ex-Centralistes Yazid, Bouda, Lahouel et Mehri. Cette commission s'était déjà réunie et avait arrêté les conditions d'exercice du leadership comme suit : " Dans ce Comité des 6, chaque membre a en principe, un droit de regard sur l'ensemble de l'activité, tant politique que militaire. " La proposition de Khider peut être schématisée comme suit :
Khider conclut sa lettre du 21 février en ces termes: " Le problème de l'autorité politique (…) reste à résoudre. Il s'agit d'une autorité publique, porte-parole du FLN. Nous continuons à travailler sous l'étiquette de la Délégation extérieure (du FLN) qui est jusqu'à présent notre statut officiel. " Khider n'évoqua ni le nom de Benboulaïd, qui était encore à cette époque en activité, ni celui de Krim, lesquels étaient pourtant l'un et l'autre membres du comité originel des " Six historiques ". De plus, il resta évasif sur la composante et le rôle de " la Direction d'Alger ". Pour lui, il y a " deux organismes (qui) pourraient se compléter ". En fait, le pouvoir réel serait entre les mains du " Comité des Six " installé au Caire ; la " Direction d'Alger " devant se limiter à faire face aux " réalités de chez nous " dans des conditions où " les moyens et le temps sont limités par la vie de " traqués " et où elle est " absorbée par les tâches pratiques 66 ".


Durcissement de la Délégation extérieure:

Pour marquer encore davantage la prééminence de ce " Comité des Six ", c'est-à-dire de l'Extérieur sur l'Intérieur, Khider annonça à Abane qu'au Caire, le Comité en question venait de procéder à des nominations de cinq ambassadeurs itinérants pour la " prospection et la propagande " : Khider (Egypte, Arabie Saoudite, Soudan, Libye) ; Mehri (Syrie, Liban, Jordanie) ; Bouda (Irak, Iran, Golfe Persique) ; Lahouel (Indonésie et toute l'Asie) ; Aït Ahmed (ONU, Amérique Latine).
Même si Khider se montra rassurant à l'égard de Abane en disant qu'au Caire, ils ont " accueilli avec satisfaction (son) intention d'élaborer une plate-forme ", le désaccord semblait bel et bien consommé d'autant qu'à la réponse à une demande d'argent exprimée précédemment par Alger, Khider répondit dans la même lettre du 21 février 1956 : " Votre requête d'argent ne peut être satisfaite, les disponibilités sont déjà engagées dans de gros achats. Les déplacements urgents que nous venons de mentionner 67 ont pour but de nous renflouer, et de vous satisfaire. Mais ne vous faites pas trop d'illusions sur nos possibilités. "
De plus, dans une " note supplémentaire " du Caire, datée du 29 février, la Délégation extérieure demandait à Abane de lancer une " Centrale syndicale 68 " et ne manqua pas de lui reprocher le " ton violent, peu courtois " de l'interview qu'il avait accordée à l'Observateur du 26 juin 1955.
"L'interview, est-il souligné dans la note, n'est pas un tract adressé aux militants ou au peuple, il a un caractère officiel et s'adresse à des lecteurs différents ; par conséquent, le ton doit être plus politique. Nous pouvons formuler les idées les plus extrémistes, mais d'une façon qui souligne que les hommes du Front sont majeurs. "
En bref, au commencement de l'année 1956, les rivalités de pouvoir entre Alger et Le Caire, Abane et la Délégation extérieure, étaient avérées. La course au leadership avait effectivement commencé.

2- La riposte de Abane à l'initiative du 21 février 1956


Critiques à l'encontre de l'Extérieur sur des questions de fond:

La nouvelle attitude de relative fermeté que venaient d'adopter les délégués du Caire était d'autant plus vouée à mécontenter Abane que leurs observations relatives à l'interview qu'il avait accordée à l'Observateur du 26 juin accréditaient clairement l'idée d'un comportement immature de sa part.
Aussi, réagit-il dans trois lettres datées respectivement des 13 et 15 mars, puis du 4 avril 1956, où il affirma sans ambages son désaccord avec la démarche adoptée au Caire ainsi que son statut de chef moins disposé que jamais à jouer les seconds rôles.
Le désaccord de Abane avec le " Pôle " du Caire et l'affirmation du rôle de leader qu'il entendait plus que jamais jouer sont exprimés au travers de questions de fond, récapitulées dans le tableau ci-après :
En bref, Abane marquait totalement son désaccord avec la Délégation extérieure, tant sur ses positions tactiques que sur la stratégie de lutte.
De plus, il considérait Ben Bella comme un " responsable du matériel 69 " et exprimait sa défiance à l'encontre de Boudiaf 70 . Il n'hésita pas à s'en prendre également à l'Egypte de Nasser ainsi qu'aux Tunisiens Bourguiba et Salah Benyoucef, et à exprimer ses doutes quant à la loyauté des chefs des armées marocaine et tunisienne de libération (Al Khatib et S. Benyoucef) 71 à l'égard de la cause algérienne.


3- La mésentente au sujet d'un " congrès " des chefs de la résistance


Injonction de Abane:

C'est dans ce contexte de tension extrême entre Alger et Le Caire que, le 4 avril 1956, Abane confirma aux délégués installés en Egypte la tenue d' "une réunion des principaux chefs de la résistance FLN et ALN ". Il écrit que cette réunion "aura lieu chez Zighout dans le Nord-Constantinois72 ; y assisteront le responsable de l'Oranie73 à qui nous venons d'écrire pour venir à Alger, Krim et Abane (…), Zighout et son adjoint, Benboulaïd74 et son adjoint, et deux éléments de l'Extérieur : un responsable du matériel et un membre de l'ALN (…) Envoyez de préférence Ben Bella et Aït Ahmed ou Ben Bella et Khider 75 (…)
Nous espérons que vous serez au rendez-vous ; sinon, nous prendrons seuls de grandes décisions et alors vous ne vous en prendrez qu'à vous-mêmes. Nous demandons au frère Khider de le rappeler par télégramme à tous les autres frères pour que chacun prenne ses responsabilités. " (In Belhocine. Op. cité.)


Réserves de la Délégation extérieure:

Le 14 mai 1956, Abane informa Le Caire que le principe de la réunion est toujours maintenu mais que le lieu avait changé.
Il recommanda que les deux délégués de l'Extérieur rentrent en Algérie " de préférence " par la Tunisie. Il annonça également l'envoi imminent du projet de plate-forme politique d'une trentaine de pages.
Dans sa réponse datée du 6 juin, la Délégation extérieure ne fit pas de commentaire.
Elle s'était limitée à écrire : " En ce qui concerne la réunion, vous recevrez nos suggestions directement par quelqu'un; étudiez-les très attentivement parce que nous pensons que c'est la meilleure solution."76
Le seul commentaire fait concerne les relations avec la Tunisie qui, selon Le Caire, doivent être soignées, non seulement avec Bourguiba qui venait de conclure avec la France un accord d'"indépendance dans l'interdépendance" (20 mars), mais aussi avec Salah Benyoucef qui, lui, était partisan de la lutte armée jusqu'à l'indépendance totale des trois pays du Maghreb.


4- La 3e rupture entre Abane et la Délégation extérieure


Questions lancinantes:

Le 11 juin 1956, Abane annonça aux membres de la Délégation extérieure que la réunion est renvoyée, mais que " quelqu'un est parti à Tunis voir Bourguiba pour que chacun d'entre vous puisse rentrer en Algérie par la Tunisie. Si Bourguiba accepte, un militant connu de vous tous va venir à Rome pour étudier avec vous les modalités du voyage. Votre présence est indispensable, nous avons décidé d'élargir la réunion en un véritable congrès des cadres".
Qui était allé voir Bourguiba ? Etaient-ce Mohamed Lebdjaoui et Ahmed Taleb comme on peut le déduire de leur rencontre avec Bourguiba en avril 1956 ?77 Qui est le militant qui fut pressenti pour se rendre à Rome à la rencontre des deux délégués du Caire qui devaient participer au congrès ? Quelle est la date retenue pour la tenue du " Congrès " ? A qui cette réunion des cadres devait-elle être élargie ?


Initiative du 22 juin : rupture de contact entre Abane et Le Caire:

Non seulement Abane ne le dit pas, mais, dix jours plus tard, le 22 juin, il décida de quitter Alger pour se rendre probablement en Kabylie où devait se tenir le Congrès de la Soummam dont il avait convenu du lieu avec Zighout à la fin du mois de mars. Il chargea Benkhedda (Si Salah) d'assurer son intérim et de correspondre en son nom avec Le Caire. Il en avait informé la Délégation extérieure en une ligne : "Durant mon absence, c'est un autre frère qui vous écrira."78 Abane ne dit ni où il comptait se rendre, ni le motif de son absence d'Alger, ni la durée de cette absence.
Après plus d'un mois, le 24 juillet 1956, Benkhedda alias Salah adressa une correspondance au Caire dans laquelle il signala qu'il était impossible d'envoyer d'Alger, comme convenu, quelqu'un à la rencontre des deux délégués de l'Extérieur et que "quelqu'un de la Fédération de France a été chargé pour vous entretenir de cette question " avant de conclure : " Nous attendons une réponse de France à ce sujet. "
La Fédération de France avait-elle effectivement envoyé quelqu'un à San Rémo79 rencontrer les deux délégués du Caire qui devaient, en principe, participer au Congrès ? Et la délégation du Caire en avait-elle fait de même comme indiqué dans sa lettre adressée à Alger le 15 août 1956 ? Si oui, qui était-ce ?
Quoi qu'il en soit, tout porte à croire que ni Abane Ramdane, ni la Délégation extérieure n'avaient réellement la volonté de se rencontrer. D'abord, les conceptions affichées de part et d'autre sur les questions de fond rendaient tout compromis difficile à réaliser. Ensuite, le choc des ambitions excluait toute concession mutuelle en matière de leadership. Enfin, la crise de confiance entre Alger (Abane) et Le Caire (Ben Bella…) avait atteint son paroxysme. A cet égard, il semble que Abane et ses amis d'Alger aient soupçonné l'Egypte nassérienne de vouloir placer, par le biais de Ben Bella, la Révolution algérienne sous tutelle égyptienne.


5- Développement de la Révolution et conflits de rôles


Percée de la base:

Toujours est-il qu'en faisant tache d'huile, en devenant plus complexe, la guerre révolutionnaire avait suscité des adhésions de plus en plus nombreuses, induisant ainsi un entrecroisement de multiples tempéraments, rôles, conceptions, ambitions, intérêts de pouvoir. Au milieu de l'année 1956, Boudiaf, Ben M'hidi, Ben Bella, Khider, Krim… n'étaient plus seuls à prétendre à la direction des choses. Abane Ramdane, Zighout et bien d'autres cadres moins connus, compétents et courageux, avaient émergé dans le feu de l'action, assumant sur le terrain des opérations, face au danger quotidien, des rôles qui les mettaient en situation de vouloir dire leur mot et participer à la conduite de la Révolution, même s'ils n'étaient guidés que par l'intérêt supérieur de la Révolution.
Dès lors, des conflits de rôles devenaient inévitables, surtout lorsqu'il s'agissait de questions de leadership.
Compte tenu du caractère quasiment improvisé de la Révolution, les uns et les autres avaient tout naturellement une égale aspiration à assumer un rôle dirigeant. De plus, la situation révolutionnaire portait en elle la mobilité et autorisait tous les espoirs personnels, même si ces révolutionnaires hors pair savaient qu'ils pouvaient ne pas survivre à l'indépendance. Dans le même temps, la situation révolutionnaire requerrait une hiérarchisation des statuts capable de fixer cette mobilité dans des créneaux déterminés et de mettre ainsi un certain ordre dans le jeu anarchique des ambitions, tempéraments et visions. C'est en tout cas dans cet ordre d'idées que l'on peut situer la stratégie de pouvoir qui avait opposé Abane Ramdane aux délégués du FLN/ALN installés au Caire, c'est-à-dire l'Intérieur à l'Extérieur.


Initiative du 16 août 1956 :la contre-proposition de la Délégation extérieure:

Vers le 10 août 1956, soit près de deux mois après que Abane ait décidé de rompre tout contact direct avec Le Caire80 et de déléguer cette tâche fondamentale à un adjoint, l'ex-Centraliste Benkhedda, sans donner d'explication ; Khider, Boudiaf et Ben Bella81 se réunirent au Caire et décidèrent de proposer à Abane la constitution d'un Gouvernement algérien provisoire, " organisme d'autorité qui fonctionnera de l'Intérieur " (…) A notre sens, écrivent-ils, il faut que cette question soit réglée avant fin octobre. Sans ce support, nous demeurerions toujours un simple mouvement de rebelles aux yeux de l'opinion (…) Nous comprenons combien la question est délicate et le tact qu'il faudrait y mettre pour la mener à bonne fin. C'est pourquoi, il faut avant tout, l'accord de tous les maquis, et pour avoir cet accord, une rencontre générale s'impose. Celle-ci, plusieurs fois annoncée, n'a pas encore eu lieu. Or nous venons de vous dire que la solution de ce problème urge (…) Pour ce qui nous concerne, nous sommes prêts à nous joindre à vous à tout moment et au lieu que vous choisirez.
Nous marquons notre préférence pour l'Est où la sécurité, pensons-nous, est plus grande. " Dans cette lettre du 16 août (4 jours avant le congrès), les délégués en résidence au Caire s'inquiétèrent aussi du silence de Abane. Ils annoncèrent qu'ils étaient en contacts directs avec l'Oranie82 et qu'ils souhaitaient entrer également en liaison avec les autres zones.
Pourquoi cette insistance soudaine des délégués du Caire à vouloir rentrer au pays afin de constituer un gouvernement provisoire83 ? Pourquoi exprimèrent-ils le souhait d'avoir des liaisons directes avec les maquis alors que jusque-là (depuis le 19 octobre 1955), ils s'étaient limités à correspondre uniquement avec Abane ? Savaient-ils que les jeux étaient faits et que le Congrès de la Soummam allait se tenir dans quatre jours (20 août) sans eux ? Ecrivaient-ils cette lettre pour la postérité afin de signifier qu'ils avaient tout tenté pour éviter la rupture avec Abane et maintenir la cohésion des rangs ?
Craignaient-ils d'être exclus des rouages du pouvoir que Abane, Ben M'hidi, Krim et Zighout s'apprêtaient à mettre en place à la Soummam ?
Ou bien avaient-ils agi de la sorte parce que, selon toute probabilité, le Président Nasser venait de leur recommander la mise en place d'une direction nationale de la Révolution en vue d'une meilleure efficacité, à un moment où, de son côté, il s'apprêtait à faire face à une grave crise internationale liée à la nationalisation du Canal de Suez 84?


6- La rupture définitive entre Abane et la Délégation extérieure
Quoi qu'il en soit, cette initiative du 16 août 1956 prise par la Délégation extérieure n'aura aucune incidence sur le processus enclenché depuis le 3 avril 1956 par Abane Ramdane. Le Congrès de la Soummam s'ouvrira, quatre jours plus tard, le 20 août 1956 en l'absence de Ben Bella, Boudiaf, Khider et Aït Ahmed. Il consacra une rupture définitive entre Abane et l'Extérieur qui marquera profondément de son empreinte non seulement le déroulement des événements de la période 1956-1962, mais aussi, à maints égards, la formation et l'évolution de l'Etat algérien postcolonial.
En effet, c'est à la réunion de la Soummam que prit naissance la dialectique fondatrice du futur pouvoir politique dans l'Etat algérien postcolonial. Cette dialectique s'était construite, au départ, sur un triple problème :

1- la dislocation prématurée de la direction originelle de la révolution avec la mort de Didouche, les arrestations de Benboulaïd et Bitat, et le " renoncement " par Boudiaf à son rôle de coordinateur national ;

2- la défiance à l'égard de Ben Bella et accessoirement à l'égard des autres délégués en résidence au Caire, et ce après une triple rencontre :

         a- rencontre intermaghrébine du 24 février 1956 au Caire85 ;

     b- rencontre secrète des 12-13 avril 1956 au Caire avec l'envoyé spécial du gouvernement Guy Mollet, sans qu'aucun chef de l'ALN n'ait participé ; c- rencontre de la mi-avril à Madrid de Ben Bella avec Mohamed V et le prince Moulay Hassan (futur Hassan II) où, semble-t-il, sans concertation préalable, Ben Bella aurait accepté la médiation marocaine entre le FLN et les Français ;

3- la rivalité entre Abane Ramdane (Intérieur), ombrageux quant à l'indépendance de la Révolution par rapport à Nasser, Bourguiba et Mohamed V, et Ahmed Ben Bella et Khider notamment, favorables à une collaboration avec ces dirigeants, jugée nécessaire à l'intérêt de la Révolution.
Les péripéties de la confrontation pour le leadership qui opposa Abane aux délégués du FLN/ALN en résidence au Caire, apparue en avril 1955, peuvent être résumées succinctement dans le tableau ci-après :
Voilà finalement comment on peut expliquer l'absence de Ben Bella au Congrès de la Soummam. Cette absence affectera en tout cas profondément la cohésion du mouvement révolutionnaire et aura des effets à long terme.


VI – Le Congrès de la Soummam :un événement fondateur


1. La revanche de Jugurtha et de l'émir Abdelkader
Nonobstant les problèmes politiques auxquels il donna naissance et dont nous parlerons, le Congrès de la Soummam fut l'un des moments suprêmes de l'histoire de la Révolution, mais aussi de l'Algérie. Cette grandeur, il la tire de ce qu'il s'était assigné pour but de doter la Révolution d'un cadre organique, d'élaborer une doctrine de combat et de répondre au besoin pressant d'unité d'action. Ses promoteurs ambitionnaient d'incarner la conscience nationale des Algériens en donnant une consistance à ce FLN auquel avaient sans doute désespérément rêvé l'émir Abdelkader, il y avait de cela 120 ans, et, longtemps avant lui, Jugurtha le Berbère.
En effet, c'était bien la première fois dans l'histoire de l'Algérie qu'un mouvement politico-militaire de résistance était en pleine activité sur l'ensemble du territoire et qu'il réunissait des représentants de différentes zones de combat pour échanger des informations, confronter les opinions, évaluer la situation, tracer des perspectives à court et long terme et établir une direction centrale à compétence nationale. C'est pourquoi, par-delà les circonstances immédiates qui l'avaient motivé, le Congrès de la Soummam fut un événement fondateur en ce qu'il posa, à travers l'édification du parti FLN les fondations de l'Algérie postcoloniale.

Rappel:

Pour mieux appréhender l'impact de cet événement historique majeur, rappelons d'abord le cheminement chronologique de l'idée d'une rencontre nationale des chefs de la Révolution :


23 octobre 1954
Les " Six " historiques convinrent de se retrouver en janvier 1955 pour évaluer la situation induite par le déclenchement de l'insurrection du 1er novembre et décider du plan d'action pour l'étape suivante.
Novembre 1955
Amara Rachid de la zone 4, puis Saad Dahlab d'Alger sont envoyés par Abane auprès de Zighout (zone 2). Ce dernier leur suggéra la tenue d'une réunion nationale d'évaluation.
6 janvier 1956
Abane annonça à la Délégation extérieure qu'il avait entamé l'élaboration d'une plate-forme politique du FLN.
Fin mars 1956
Abane proposa à Zighout que la rencontre prévue en zone 2 se tienne au centre du pays, pour plus de commodité.
3 avril 1956
Abane confirma à Khider la tenue d'une réunion des chefs de la Résistance dans le Nord-Constantinois et demanda l'envoi de deux délégués du Caire.
14 mai 1956
Abane informa le Caire que le lieu de la réunion a changé.
6 juin 1956
Le Caire annonça l'envoi de " suggestions " et demanda à Abane de les examiner attentivement.
11 juin 1956
Abane annonça que la réunion est renvoyée mais qu'il a envoyé quelqu'un à Tunis demander à Bourguiba d'autoriser les deux délégués de l'Extérieur à rentrer par la Tunisie. Il ne dit pas de qui il s'agit. Il ne donne pas non plus ni la date, ni le lieu de la réunion.
22 juin 1956
Abane annonça aux exilés du Caire son absence d'Alger sans donner ni le motif, ni la durée. Il chargea Benkhedda d'assurer son intérim.
24 juillet 1956
Benkhedda informa la Délégation extérieure, au nom de Abane, de l'impossibilité d'envoyer quelqu'un d'Alger à la rencontre des deux délégués de l'Extérieur, et que c'est la Fédération de France qui est désormais chargée de cette mission.
Fin juillet 1956
Les participants de l'Intérieur étaient arrivés en zone 3. La date retenue pour le congrès est le 1er août 1956 à la qalaa des Béni Abbès. Mais les Français ayant saisi les documents y afférents et déclenché une opération de ratissage, le lieu a été changé et la date modifiée. (Cf. Témoignage de H. Benmalem.)
15 août 1956
Le Caire informa Alger que personne n'est venu à San Remo, ni de la Fédération de France, ni d'Alger pour contacter et acheminer les représentants de l'Extérieur vers la Soummam.
20 août 1956
Le Congrès de la Soummam s'ouvrit à Ifri Ouzellaguen (Bejaïa).
Ironie de l'Histoire, comme en octobre 1954, six hommes s'étaient rencontrés le 20 août 1956 à Ifri, soit près de vingt-deux mois après le déclenchement de l'insurrection du 1er novembre 1954 pour faire prendre au mouvement indépendantiste un nouveau départ :
Ces six " congressistes " étaient accompagnés par six autres cadres des maquis : Ali Kafi, Amar Benaouda et Brahim Mezhoudi de la zone 2, Mohamedi Saïd, Amirouche de la zone 3 et Slimane Dehilès de la zone 4.


2. Raisons de l'absence des zones 1 (Ben Boulaïd) et 6 (Ali Mellah)
Maintes versions ont été données sur l'absence de représentants de l'importante zone 1 (Aurès-Nemenchas). Pour les uns, les responsables de cette zone qui, en raison des données géographiques, étaient, dès les débuts, en contacts avec Ben Bella86 et Mahsas qui leur faisaient parvenir des armes par la Tunisie, se seraient tout naturellement solidarisés avec le premier dans le conflit latent qui l'opposait à Abane. Pour les autres, la mort de Benboulaïd (22 mars 1956) avait plongé la zone 1 dans une crise de succession telle que ses responsables en exercice étaient davantage préoccupés par les questions locales que par un événement d'envergure nationale.
Ce qui semble établi avec certitude c'est que, Benboulaïd vivant, la zone 1 aurait incontestablement pris part au congrès. Car, son engagement total dans la Révolution et les liens de confiance qui le liaient fortement à Krim étaient tels qu'il ne se serait probablement pas désolidarisé du chef de la zone 3 87. Ce qui semble également établi, c'est que la zone 1 avait reçu vers avril-mai 1956 l'invitation à participer au congrès qui se préparait. Cette invitation aurait été remise à Omar Benboulaïd lors de sa visite en zone 3. Ce qui semble enfin établi avec certitude, c'est que chacun des deux principaux courants qui se disputaient la succession de Benboulaïd dans les Aurès, celui de son frère Omar et celui de Adjel Adjoul, avaient bien envoyé une délégation à la Soummam. Mais ces deux délégations n'avaient pas pu arriver à temps et durent rebrousser chemin lorsqu'elles surent par Amirouche, qu'elles avaient croisé le 3 septembre 1956 dans la région de Bordj Bou Arreridj, que le congrès avait pris fin.88
C'est dire que l'absence de la zone 1 à la réunion de la Soummam n'exprimait pas encore une prise de position politique. Elle était simplement le fruit des circonstances. Quant à la toute nouvelle zone 6 (Sud), encore embryonnaire, son absence ne saurait être assimilée à un boycott, puisque son chef, Ali Mellah, avait fait part de ses excuses et transmis un rapport au congrès.
De plus, la zone 6 " a connu effectivement, dit Mohamed Djeraba, des soubresauts en 1955/1956 ". Ce n'est qu'après 1956, c'est-à-dire après le Congrès de la Soummam, qu' " elle retrouva une stabilité organisationnelle avec la désignation du colonel Si El Haouas ".89
En fait, jusqu'à la mort du messaliste Bellounis, en juillet 1958, le territoire de la zone (puis wilaya) 6 avait fait l'objet d'une lutte sans merci entre le FLN/ALN et le MNA. A cette guerre qui opposa le FLN et le MNA s'étaient greffées des rivalités de personnes et de tribus pour le contrôle du territoire et des ressources qu'il pouvait générer. De plus, chacune de son côté, les zones (wilayas) limitrophes (1, 3 et 4) qui n'ignoraient pas l'importance stratégique de la zone 6 avaient, dès le début de la Révolution, entrepris d'y susciter des appuis, d'y ménager des secteurs et d'y promouvoir la résistance sur un double front : le front anti-français et le front anti-messaliste. C'est dans ce contexte que les zones 3 (Kabylie) et 4 (Algérois) s'appuyèrent sur Ali Mellah qui était, comme Krim, originaire de Draâ El Mizan, tandis que la zone 1 (Aurès) s'appuya sur Benabderrazak dit Si El Haouès.
" Avant la structuration consacrée au Congrès de la Soummam, dit Mohamed Djeraba, les découpages (…) étaient " labellisés " au nom du chef local : on ne disait pas la wilaya 6, la région 9 ou la zone 3 ; on disait la région de Si Ziane, de Si El Haouès ou autre."90 Si Ziane91 (de son vrai nom Achour) était également un chef révolutionnaire influent auprès des tribus et de ce fait, il ne semblait pas disposé à renoncer au leadership. C'est dans ce contexte que Ali Mellah (Si Chérif) et son adjoint Amar (Rouget) auraient été abattus par des zianistes commandés par un certain Si Chérif (homonyme du premier) en 1957. Le chef de la zone 4, Si M'hamed Bougara, fut alors contraint d'intervenir contre Si Chérif qui aurait rallié l'Armée française pour échapper au jugement. Il s'en suivit une période de confusion et d'affrontements entre groupes rivaux : FLN/ALN, Bellounistes/Messalistes, Zianistes….
Les Français essayeront de tirer profit de cette désorganisation de la zone qui deviendra wilaya 6 après le Congrès de la Soummam en s'appuyant sur Bellounis. C'est alors qu'en avril 1958, le CCE (nouvelle direction issue du Congrès de la Soummam) décida d'en finir avec Bellounis et de remettre de l'ordre en wilaya 6 en nommant à sa tête Si El Haouès. Ce dernier essaya effectivement d'asseoir son autorité jusqu'à sa mort avec le colonel Amirouche près de Bou Saâda où ils tombèrent les armes à la main face aux troupes françaises qui les avaient encerclés dans des conditions qui restent à ce jour troublantes. Si Haouès fut remplacé par Si Tayeb Djoghlli, puis Si Ali Ben Messaoud qui, l'un et l'autre, auraient été exécutés.92 C'est dire, en bref, que jusqu'en 1959, date de l'exécution de Ben Messaoud, la wilaya 6 avait constamment vécu dans le désordre et la confusion. Aussi, l'absence de son représentant au Congrès de la Soummam ne peut être interprétée comme une prise de position politique. Elle fut le fruit de circonstances indépendantes de la volonté de son chef d'alors, Ali Mellah, lequel envoya, avons-nous dit, un rapport au Congrès. Ce qui permet d'affirmer que ces circonstances étaient analogues à celles qui prévalaient à la même époque en wilaya 1, laquelle n'avait pas été non plus représentée à la Soummam.
Ces informations dont la véracité n'est contestée par aucun témoignage connu, sont donc de nature à atténuer quelque peu les critiques portées contre Abane par ses adversaires au sujet de la représentativité du Congrès de la Soummam.


3. De l'improvisation à l'organisation ; de l'individuel au collectif
Quoi qu'il en soit, le Congrès de la Soummam s'était assigné comme objectif de donner des bases organiques et doctrinales complètes au mouvement révolutionnaire afin de passer du stade de l'improvisation au stade de l'organisation, de l'étape des performances individuelles à l'étape des performances collectives dans le cadre d'un système structuré.
Il le fit en traçant les grandes lignes d'une doctrine de combat, en affinant le découpage territorial du pays en six wilayas au lieu des zones initiales, en créant la Zone Autonome d'Alger (ZAA), en établissant la structure organique et le règlement militaire de l'Armée de Libération Nationale (ALN), en posant les conditions politiques d'un cessez-le-feu, en esquissant les contours de la forme du gouvernement futur qui surgira du démantèlement du système colonial et en créant les structures organiques du FLN (CNRA et CCE), devenu ainsi l'instance suprême de la Révolution. Les congressistes avaient pris leur décision après avoir procédé à une évaluation de la situation du pays sur divers plans : militaire, politique, organique et diplomatique.
Comment se présentait, précisément, la situation de la Révolution en ce mois d'août 1956 ?


La situation militaire :

Effectifs et moyens. Tels qu'ils ressortent du procès-verbal du congrès, les moyens militaires se présentent comme suit pour cinq zones sur six (la zone I des Aurès n'ayant pas été représentée à Ifri, ni fait l'objet d'un rapport) :
Si, par hypothèse, l'on considère que la zone des Aurès pouvait disposer d'environ 4.000 moudjahidine et de 6.000 armes dont 5.500 armes de chasse, on peut conclure qu'à la mi-1956, l'Algérie en guerre alignait moins de 10.000 hommes armés (soit un rapport moudjahidine/soldats français de 1 à 40, et un rapport armes de chasse/armes de guerre de 1 à 25). Offensive de Guy Mollet. Aussi, la gestion de la situation de guerre incombant désormais à la nouvelle direction issue du congrès, se posait aussi bien en termes d'armement qu'en termes de mobilisation populaire pour faire face à l'offensive multiforme déclenchée dès le printemps 1956 par le gouvernement français, soutenu par les colons et même par des partis de la gauche française. En effet, à partir du 6 février 1956, le gouvernement du socialiste Guy Mollet opta ouvertement pour une solution militaire du problème algérien93. Côté algérien, la résistance prenait du volume et posait la nécessité d'une clarification doctrinale.

L'héritage doctrinal de la période 1954-1956. A cet égard, il existait quatre textes qui pouvaient servir de base au travail des congressistes de la Soummam : 1- la Proclamation du 1er Novembre 1954 94 (adoptée le 24 octobre 1954 par les " Six ") ; 2- le texte de la conférence de presse de la Délégation extérieure, diffusé le 15 novembre 1954 ; 3- le tract diffusé par Abane Ramdane en juin 1955 ; 4- le texte de l'interview accordée au nom du FLN/ALN au journal tunisien L'Action du 16 avril 1956 par Mohamed Lebdjaoui 95. Il y avait ainsi quatre textes : un texte conçu par les " Six historiques ", un texte conçu par la Délégation extérieure et deux textes conçus par les dirigeants de l'Intérieur.
"Les Algériennes et les Algériens doivent prendre la mesure exacte du sens de la victoire de notre peuple (…) Les batailles menées par notre valeureuse Armée de Libération Nationale constituent (…) autant de repères de mémoire qu'il appartient à la recherche historique et aux médias de restituer sur le terrain de la connaissance et de populariser pour l'édification de nos jeunes générations."
Abdelaziz BOUTEFLIKA
A l'évidence, ces textes fondateurs étaient des textes de circonstance. Ils ne peuvent être appréciés avec justesse que par rapport aux contextes de leur époque.
En effet, ils furent élaborés pour répondre, à des moments précis, à des questionnements précis qui jaillissaient de l'intérieur et de l'extérieur du pays. Leur contenu visait à convaincre et à susciter l'adhésion à un quintuple niveau : Algérie, Afrique du Nord, Monde arabo-musulman, France, le reste du monde. C'était donc la diversité des opinions publiques et des sensibilités politiques ciblées qui, incontestablement, avaient déterminé les lignes directrices tracées dans chacun de ces textes et que l'on peut récapituler comme suit :
Ainsi, les quatre textes se rejoignent sur l'indépendance et l'unité nord-africaine. La Proclamation voulait rassembler, mobiliser et rassurer autour de l'objectif de l'indépendance.
Le texte du Caire s'adressa en priorité aux opinions nord-africaine et arabe. Les deux textes d'Alger (juin 1955 et avril 1956) ciblaient tout particulièrement l'opinion algérienne en érigeant l'Algérie en cadre géopolitique prioritaire de la lutte. Celui du 16 avril 1956 esquissa le contenu de l'indépendance future en évoquant deux points : la réforme agraire et le caractère moderne de l'Etat à travers le rejet de la théocratie.
En bref, aucun courant d'opinion n'était négligé : les Algériens musulmans, les Français d'Algérie, les Nord-Africains (Tunisie-Maroc), les Arabes de Libye et d'Orient, les Français de Métropole, les Musulmans d'Afrique et d'Asie trouvaient tous dans ces textes des éléments d'appréciation des événements qui se déroulaient dans le pays, susceptibles d'emporter, sinon l'adhésion immédiate, du moins leur compréhension et leur sympathie à l'égard de l'Algérie combattante.
C'est cette doctrine simple, constituée d'éléments disparates et empreinte de pragmatisme que les congressistes réunis à Ifri décidèrent d'amender et de fondre dans un même document : la plate-forme de la Soummam. Cette fusion devait permettre aux Algériens en lutte pour leur indépendance de se déterminer par rapport aux nouvelles données politico-militaires.


4. Nouvelle donne politico-militaire


Opinion publique, processus et autonomie de décision, consolidation des maquis: D'abord, à partir du moment où le gouvernement français, dirigé par Guy Mollet, rappela 200.000 réservistes (11 février 1956) sous la pression des Français d'Algérie, l'opinion publique métropolitaine devenait un enjeu de taille qu'il fallait gagner. Ensuite, à partir du moment où ce même gouvernement français prit secrètement des contacts avec la délégation extérieure96, le processus de décision relatif à ces contacts posait un sérieux problème entre les exilés du Caire et les maquis de l'intérieur. En outre, à partir du moment où ces exilés du Caire donnaient la nette impression d'épouser la thèse égyptienne quant à la nécessité pour les trois armées de libération de l'Afrique du Nord de poursuivre conjointement et solidairement la lutte jusqu'à l'indépendance totale non pas d'un seul pays, mais des trois ensemble97, la question des relations avec l'Egypte ainsi que celle de l'autonomie de la décision algérienne par rapport à ce pays pouvaient difficilement être évacuées du débat98. A cet égard, le nouveau statut politique du Maroc et de la Tunisie pouvait, en toute logique, apparaître comme un facteur favorable à un rééquilibrage stratégique des relations du FLN/ALN avec Nasser. 99
Enfin, les maquis étaient parvenus en ce mois d'août 1956 à prendre de l'assurance. Même l'Oranie qui éprouvait des difficultés à démarrer la lutte avait commencé, dès le printemps 1956, à "prendre de l'ampleur. Les frères bien armés, deviennent chaque jour plus agressifs "100. Au centre du pays, le 18 mai 1956, 20 soldats français qui venaient d'être rappelés tombèrent dans une embuscade à Palestro. Le 14 juin 1956, des attentats du FLN ciblèrent 49 Européens. L'opinion française bougeait de plus en plus, tandis que les maquis faisaient la une des journaux.
Ils émergèrent comme un pôle médiatique qui tendait à supplanter celui, lointain, constitué par les exilés du Caire dont la radio égyptienne " La Voix des Arabes " constituait quasiment l'unique support.
En prenant ainsi de l'assurance tout en étant confrontés directement, sur le terrain, aux dures réalités de la lutte armée, les dirigeants des maquis ne pouvaient pas accepter d'apparaître comme des figurants dans une partie qui se jouerait politiquement ailleurs et sans eux, a fortiori lorsqu'à ce jeu des jeux qu'est le pouvoir, participait un partenaire étranger, l'Egypte.


5. La question des relations avec l'Egypte
A cet égard, les exilés du Caire ne pouvaient aucunement être soupçonnés ni de complaisance démesurée, ni d'intelligence avec le gouvernement égyptien. Leur attitude compréhensive avec Fethi al Dib et ses collaborateurs était dictée par les circonstances. Il leur était difficile d'entrer en conflit avec un gouvernement qui, nonobstant les impatiences et la suspicion légitime des maquisards, apportait une aide appréciable à la cause algérienne. Sans le concours de Nasser, ni Ben Bella, ni ses autres collègues n'auraient pu être d'une quelconque utilité pour la Révolution. Tout simplement parce qu'ils n'en avaient pas les moyens.
Cela dit, Nasser était le chef d'un Etat dont il avait l'obligation de défendre les intérêts stratégiques dans le cadre de la doctrine politique qu'il s'était proposé de mettre en œuvre. A maints égards, cette doctrine bénéficiait à l'Algérie combattante car toute guerre révolutionnaire a besoin d'un sanctuaire et, avant l'indépendance de la Tunisie et du Maroc, l'Egypte était déjà pour les Algériens ce sanctuaire.
C'est là que Khider, Aït Ahmed et Ben Bella s'étaient réfugiés dès 1952 après avoir fui la police française. C'est de là que les premières armes avaient été convoyées vers les maquis. C'est là que la Proclamation du 1er Novembre fut lue à la radio le 2 novembre 1954 au moment où François Mitterrand, ministre français de l'intérieur, déclarait à Paris : " L'Algérie, c'est la France ; une seule négociation, la guerre. "
C'est au Caire que " Kassamen ", l'hymne national algérien, élaboré par le poète Mufdi Zakaria, avait été mis en musique en juin 1956.101
Mais de tels arguments auraient sans doute emporté l'agrément des chefs de l'Intérieur si, de part et d'autre, des considérations de leadership n'étaient pas intervenues, comme on l'a vu, pour entamer dès le 20 septembre 1955 la sérénité des rapports entre Alger et Le Caire et obstruer ainsi définitivement les perspectives d'une collaboration confiante à l'abri des conflits. Sur ce sujet du leadership, Abane Ramdane avait posé clairement les termes du débat et exposé sa doctrine dès le 15 mars 1956 en rejetant catégoriquement toute discussion avec la France que les délégués de l'extérieur initieraient sans l'accord préalable des maquis, et en rejetant tout aussi catégoriquement le principe d'un gouvernement algérien provisoire à l'étranger.102
En bref, c'est cet ensemble des données politiques et militaires qui avait servi de base, dans le courant de la dernière décade d'août 1956, aux discussions et au débat entre les congressistes de la Soummam, lesquels avaient conclu leurs travaux en fondant les textes antérieurs dans une plate-forme politique du FLN et en structurant le FLN et l'ALN en un système inscrit dans une certaine durée.


VII – La plate-forme de la Soummam : un sujet de controverse


1. ALN et FLN : Des groupements-phares à participation volontaire exposés aux antagonismes individuels:
Il n'y avait pas que les quatre textes fondateurs de 1954, 1955 et 1956, ni les données politiques et militaires de base que nous venons d'évoquer qui avaient déterminé l'avancée réalisée à la faveur du Congrès de la Soummam. Il y avait, comme sources vivifiantes de ce congrès, d'une part un fait dynamique et catalyseur, l'ALN, et d'autre part un projet à construire : le FLN. Mais ALN et FLN ne signifiaient pas forcément groupements sociaux, unités collectives organisées dont les membres avaient en commun une mentalité, des attitudes, des comportements, des valeurs et des buts stables, sous-tendus par une coopération absolue et automatisée, garante d'un fonctionnement global efficace.
A cet égard, nous avons évoqué le cas de la zone 1 (Aurès-Nemenchas) où, après la mort de Benboulaïd (mars 1956), des conflits de succession avaient éclaté. " Durant cette période, écrit le commandant Mostefa Merarda dit Bennoui, la zone 1 " n'avait pas de commandement général. Chihani Bachir était mort. Abbas Laghrour était sur la frontière tunisienne. Il n'y avait donc que des commandements103 (qui) activaient indépendamment les uns des autres sans rendre compte à une autorité centrale "104.
Nous avons évoqué également la situation tout aussi conflictuelle en zone 6 ainsi que le caractère conflictuel des rapports entre Abane et les exilés du Caire, ainsi que la lettre qu'avait adressée A.M. à partir de la Tunisie à Chihani Bachir105, chef par intérim de la zone 1, afin de minimiser quelque peu le rôle de Khider et Aït Ahmed aux yeux des maquis, par rapport à celui de Ben Bella. Nous avons parlé enfin de l'antagonisme entre Abane et Boudiaf à propos de la Fédération de France.
On se souvient enfin que les " Six historiques " avaient opté pour la décentralisation, laissant ainsi à chaque chef de zone une marge de manœuvre totale par rapport aux chefs nationaux potentiels.
En bref, cette situation de conflit déclaré ou latent s'explique par le fait que l'ALN et le FLN étaient des groupements à participation volontaire où le degré de coopération n'avait pas atteint le stade qui aurait permis de réduire les antagonismes individuels, source d'instabilité. En effet, chaque individu pouvait user de sa liberté à tout moment, comme l'avait fait par exemple Adjel Adjoul en se rendant à l'armée française le 20 octobre 1956 pour échapper à ses rivaux qui voulaient " l'arrêter et l'envoyer au CCE pour statuer sur son cas "106. 


2. Entre désapprobation et approbation
Dans ce contexte, l'important pour les responsables réunis le 20 août 1956 à la Soummam, était d'engager un processus qui tendrait à conserver et à développer l'ALN et à construire le FLN en tant qu'unité collective - le système FLN/ALN - soucieuse non seulement de garder ses adhérents mais d'en multiplier le nombre. Pour ce faire, ce système devait s'adapter à leur vision des choses tout en maîtrisant certains comportements désagrégeâtes afin de substituer ainsi l'équilibre à l'instabilité. C'était cet objectif fondamental de maîtrise des antagonismes inhérents à toute organisation élémentaire ou tout simplement à la désorganisation, qui s'imposait naturellement au Congrès de la Soummam. Avait-il été atteint ?
Les opinions sur cette question sont partagées. Pour Ben Bella par exemple, le Congrès de la Soummam ne constitue ni plus ni moins qu'un coup d'Etat dirigé contre la Délégation extérieure, composée pourtant de quatre " historiques " : Boudiaf, Ben Bella, Khider, Aït Ahmed. Ce serait un congrès non représentatif en ce que précisément ces derniers n'y avaient pas pris part. De plus, il aurait dévié par rapport aux principes établis dans la Proclamation du 1er Novembre 1954. Aussi, ses résolutions sont-elles qualifiées d'illégitimes et donc n'engageaient que leurs auteurs. D'aucuns n'hésitent pas à jeter la suspicion sur le congrès en accréditant l'idée qu'il serait le résultat d'une volonté des Kabyles de contrôler la Révolution. Pour d'autres, le Congrès de la Soummam fut au contraire, à maints égards, une avancée considérable pour la Révolution. L'un de ses mérites, écrit par exemple Benkhedda, aura été " d'avoir fondé une légalité révolutionnaire qui durera jusqu'à l'indépendance, et servira même de soubassement aux institutions de l'Etat algérien ".107
Qu'en fut-il au juste ? Pour répondre à cette question ainsi qu'à celle de savoir si le Congrès de la Soummam avait rempli sa vocation d'instaurer la stabilité et l'équilibre à travers la solution de la problématique du leadership, il faut se référer au contenu de ses résolutions, c'est-à-dire aux lignes directrices de la plate-forme qui y fut élaborée.


3. Lignes directrices d'un document d'étape
Neuf mois de travail, cinq étapes. La plate-forme de la Soummam avait été élaborée en cinq étapes avant d'être publiée dans El Moudjahid du 1er Novembre 1956 :
La plate-forme de la Soummam fut donc élaborée en neuf mois, entre janvier et septembre 1956. Il s'agit d'un document d'étape qui reflétait la situation au cours de cette période, traçait les perspectives à court et moyen terme et définissait les moyens d'action.
L'ALN. D'entrée de jeu, c'est l'ALN qui fut mise en relief. Il lui fut reconnu un mérite essentiel, celui d'avoir "bouleversé le climat politique, provoqué un choc psychologique qui a libéré le peuple de sa torpeur (…) et permis une nouvelle prise de conscience de sa dignité nationale" et enfin "déterminé une union psychologique de tous les Algériens " en une " unanimité nationale qui féconde la lutte armée et rend inévitable la victoire ". L'ALN serait ainsi le catalyseur d'une chimie sociale qui favorisa la cristallisation du peuple et de la nation.
Le FLN. Si l'ALN a eu ce mérite d'amorcer un processus d'intégration des tribus, archs et individus en peuple et nation, celui du FLN était situé dans sa capacité d'avoir " supplanté tous les partis politiques existants depuis des dizaines d'années dans un délai extrêmement court " et d'avoir réussi à démanteler le système de collaboration établi par les autorités en faisant démissionner les élus administratifs. A la date du congrès, la mobilisation populaire avait en effet atteint sa vitesse de croisière avec le ralliement des principales forces politiques (MTLD, UDMA, Ulémas, Communistes algériens) et la création d'organisations de masses (UGTA, UGCA, UGEMA).
Et si le FLN a pu se construire sur les décombres des anciens partis, c'est qu'il s'était d'abord prémuni contre les maux qui avaient induit leur inefficacité à savoir : 1- le pouvoir personnel ; 2- le sectarisme ; 3- le culte de la personnalité. C'est qu'il avait donc changé de méthode : 1- en instaurant la direction collective ; 2- en répudiant le réformisme au profit de la révolution ; 3- en s'assignant pour but l'indépendance inconditionnelle à l'exclusion de toute autre formule de " petits pas ".
Partage des tâches et émergence d'un parti unique. La mission de l'ALN était de harceler l'ennemi par l'action guerrière, tandis que celle du FLN était de le harceler par l'action politique. Celle-ci consistait à établir un lien réciproque entre la population et les dirigeants, à informer, à éduquer mais aussi à faire une propagande destinée à étaler les faiblesses, erreurs, contradictions et incertitudes de l'ennemi. Elle consistait également à rompre les liens entre les autorités et la population par la mise en place de pouvoirs " administratifs " et judiciaires parallèles " avec des djemaâ clandestines et des organismes s'occupant du ravitaillement, de perception d'impôts, de la justice, du recrutement des moudjahidine, des services de sécurité et de renseignements ", c'est-à-dire d'une véritable administration FLN qui " prendra un nouveau visage avec l'institution des assemblées du peuple élues par les populations rurales ". Ce processus sera d'autant plus réalisable que des " éléments citadins, politiquement mûrs " ainsi que des " étudiantes et étudiants " prenaient part au projet.
En bref, l'action politique consistait à créer une dualité de pouvoir afin de disloquer l'administration française. Cette entreprise ne pouvait pas être le fait de l'ALN dont la mission consistait à combattre l'armée française et dont les moyens n'étaient pas conçus pour mobiliser et administrer des populations civiles. En dispersant ses forces au demeurant très limitées, dans la réalisation de tâches civiles, elle risquerait évidemment d'échouer.
Voilà pourquoi en tout cas, la Révolution ayant pris du volume, le partage des tâches entre ALN et FLN s'avérait nécessaire. Et le fait même que les anciennes formations politiques (MTLD, UDMA, Ulémas, PCA) aient échoué à faire prévaloir leurs idées face aux autorités, que le Messalisme soit en déroute, puisque tout le mouvement nationaliste traditionnel se soit disloqué après le déclenchement de la Révolution, tout cela avait provoqué l'émergence naturelle du FLN en tant que seul prétendant légitime au pouvoir. Une sorte de parti unique, candidat potentiel à l'exercice de ce pouvoir et qui ne saurait par conséquent tolérer qu'on le remette en cause ou que l'on conteste ses méthodes et son programme. Car le programme qu'il défendait était conçu précisément pour cristalliser des sensibilités et intérêts divergeants en une formule simple acceptable pour tous : l'indépendance.


4. Esquisse de l'Algérie postcoloniale
Contenu de l'indépendance et primauté du facteur politique sur le facteur militaire. A l'indépendance, le texte de la Soummam attribuait une double signification :

          1- la réforme agraire qui signifiait (pour les paysans) la possession des terres qu'ils fécondent de leur labeur ;

            2- " la renaissance d'un Etat algérien sous la forme d'une république démocratique et sociale et non la restauration d'une monarchie ou d'une théocratie révolues ".
Cette esquisse du contenu de l'indépendance future de l'Algérie appelle deux remarques           1- le caractère démocratique de l'Etat suppose le rejet de toute dictature militaire et donc la qualification du politique en tant que somme d'efforts destinés à maîtriser la violence de comportements désagregâteurs dans une société et à en assurer ainsi l'équilibre et la stabilité ;

          2- la non-restauration d'une " monarchie ou d'une théocratie révolue " implique le rejet de tout système politique qui rappellerait d'une manière ou d'une autre le modèle précolonial ou bien qui réfèrerait à la religion.
Qu'est-ce qui aurait motivé chez les congressistes de la Soummam ces allusions à l'importance du facteur politique ainsi qu'aux régimes monarchique et théocratique ?
Des motifs d'une résolution. Pour répondre à cette question, il faut se reporter aux contextes de cette époque. En effet, au premier semestre 1956, l'opinion publique française venait de prendre conscience de la gravité de la situation en Algérie. La campagne électorale menée en France à la fin de l'année 1955 par le Front Républicain sur le thème de la paix en Algérie par des élections libres et la négociation, avait permis de sensibiliser l'opinion française sur le problème algérien. Cette sensibilisation avait pris d'autant plus de volume que, on s'en souvient, le Front Républicain ne tint pas ses promesses électorales après la visite de Guy Mollet en Algérie (6 février 1956). Le vote de la loi relative aux " pouvoirs spéciaux " (16 mars), l'octroi de " pouvoirs exceptionnels " au ministre-résident pour le rétablissement de l'ordre (17 mars), l'adoption du projet de loi-cadre pour l'Algérie (23 mars), les désertions enregistrées au sein de l'armée française 109, le rappel de 200.000 réservistes des classes 1951 à 1954 (12 avril), la dissolution de l'assemblée algérienne (13 avril), l'instauration du contrôle administratif de l'information (29 mai), le vote de confiance par l'Assemblée nationale (28 juillet) sur les dépenses de guerre en Algérie, la multiplication des attentats contre les forces de l'ordre… furent autant de décisions qui fouettèrent les esprits et ré ouvrirent les plaies causées par la guerre du Vietnam.
Des libéraux commençaient à réagir : A. Mandouze, J. Gonnet, P. Grandjean, M. Perrin, H. Dechandal. Un journal, l'Espoir-Algérie vit le jour auquel collaborèrent aussi M. Kaddache et M. Mammeri. D'autres intellectuels, français, se mobilisèrent également en Algérie en faveur d'une " trêve civile " : J. de Maisonseul, Miquel, Poncet, Simonnet. Ils sensibilisèrent Albert Camus qui débarqua à Alger le 18 janvier 1956. " Il y a, dit-il, une communauté de l'espoir qui justifie notre appel. Cette communauté est assise sur des réalités contre lesquelles nous ne pouvons rien (…) Un million de Français établis depuis un siècle, des millions de Musulmans Arabes et Berbères installés depuis des siècles, plusieurs communautés religieuses (…) Ces hommes doivent vivre ensemble, à ce carrefour de routes et de races où l'histoire les a placés. Ils le peuvent, à la condition de faire quelques pas les uns au-devant des autres, dans une confrontation libre. Nos différences devraient alors nous aider au lieu de nous opposer. "110
C'est donc dans ce contexte franco-français que fut préparé le Congrès de la Soummam. Il était bien difficile à ses artisans de rester sourds aux palpitations de l'opinion publique française et aux prises de position des libéraux en faveur d' " un effort réciproque de compréhension " (Camus). Sans céder sur le fond, il fallait rassurer les Français d'Algérie et les Français de Métropole que la lutte était dirigée contre le régime colonial et non contre une communauté religieuse. C'est le sens de la lettre ouverte aux Français, adressée par la Fédération de France le 25 juin 1956. C'est aussi le sens de l'offre de paix faite à Bruxelles le 30 juin 1956 par F. Abbas. C'est également le sens de sa déclaration du 8 juillet : " La motion de Lille est acceptable comme base de négociation. " C'est en outre le sens du mémoire du 16 juillet 1956 adressé par le FLN aux Présidents Tito, Nehru et Nasser, réunis à Brioni (Yougoslavie). C'est enfin le sens dont on ne peut pas vider la plate-forme de la Soummam dans le passage relatif à la nature du futur Etat algérien : une " République démocratique et sociale et non la restauration d'une monarchie ou d'une théocratie révolues ".
Dès lors, la question se pose de savoir si les arguments des opposants aux résolutions du Congrès de la Soummam sont-ils ou non fondés.


5. Les arguments des opposants aux décisions du congrès de la Soummam sont-ils fondés ?
L'argument de la laïcité. L'un des principaux arguments invoqués par les opposants au Congrès de la Soummam à l'appui de leur rejet des résolutions de la Soummam tient à la non-reproduction intégrale dans ces résolutions de la formule de la Proclamation du 1er Novembre 1954 : " Etat démocratique et social dans le cadre des principes islamiques ". Le fait que cette dernière mention (" principes islamiques ") ne figure pas dans la plate-forme de la Soummam, est interprété par les adversaires de la Direction à laquelle il donna naissance comme une grave déviation idéologique susceptible d'ouvrir la voie à l'instauration d'un Etat laïc où l'Islam serait banalisé.
S'il est vrai que parmi les rédacteurs de la plate-forme de la Soummam figuraient des personnes portées vers la laïcité, tel le patriote A. Ouzeggane par exemple, qui fut un militant communiste actif, rien n'indique cependant que le texte de la Soummam soit dirigé contre l'Islam.
Il semble plutôt que ce soit, comme on vient de le voir, un texte de circonstance qui s'adressait certes prioritairement aux Musulmans, mais aussi aux autres communautés installées en Algérie ainsi qu'aux Français de métropole pour les convaincre du caractère démocratique du futur Etat algérien, et donc les rassurer dans le but de les soustraire à la propagande de la grosse colonisation foncièrement attachée au maintien du statu quo. " La Révolution algérienne, est-il stipulé dans le texte de la Soummam, n'est ni une guerre civile, ni une guerre de religion. "
L'argument du communisme. Cette interprétation du texte de la Soummam semble d'autant plus acceptable que l'idéologie communiste y est condamnée sans aucune ambiguïté. En effet, il est mentionné dans la plate-forme : " Cette idéologie (le communisme) qui tourne le dos à la réalité est une réminiscence des conceptions de la SFIO, favorable à la politique d'assimilation passive et opportuniste."111De même, le Parti Communiste Algérien, fondamentalement laïc et " moderniste ", est mis au banc des accusés : " Le PCA malgré son passage dans l'illégalité et la publicité tapageuse dont la presse colonialiste l'a gratifié pour justifier la collusion imaginaire avec la Résistance algérienne, n'a pas réussi à jouer un rôle qui mériterait d'être signalé (…) La sujétion au PCF a pris le caractère d'un béni-oui-ouisme avec le silence qui a suivi le vote des pouvoirs spéciaux (…) Le PCA a disparu en tant qu'organisation sérieuse à cause surtout de la prépondérance en son sein d'éléments européens dont l'ébranlement des convictions nationales algériennes artificielles a fait éclater les contradictions face à la résistance armée."112 En outre, l'absence de la mention " principes islamiques " trouve une explication dans le fait que " les Algériens ne laisseront jamais leur culte de la Patrie, sentiment noble et généreux, dégénérer en un nationalisme chauvin, étroit et aveugle."113
L'argument relatif à la primauté du politique sur le militaire. L'autre argument mis en exergue par les adversaires des résolutions de la Soummam est relatif à la question de la primauté du politique sur le militaire et de l'intérieur sur l'extérieur, posée comme principe devant régir les rapports entre le FLN/ALN d'une part, la Direction implantée en Algérie et la Délégation extérieure implantée au Caire d'autre part. Qu'en est-il réellement ?
Les éléments de réponse à cette question figurent dans le chapitre de la plate-forme relatif aux " Perspectives politiques " de la guerre révolutionnaire menée depuis le 1er Novembre 1954. Dans ce cadre, la négociation, œuvre de paix, devait suivre et non précéder la lutte armée. C'est ce qui explique que la période qui court de novembre 1954 à août 1956 ait été marquée par la priorité accordée à l'installation de la guérilla. A partir de maintenant (août 1956), la cause algérienne ayant pris une dimension internationale, " l'éventualité de l'ouverture des négociations pour la Paix " n'apparaissait plus comme étant une vue de l'esprit. Par voie de conséquence, un travail préparatoire s'imposait, mais cette éventualité " ne doit en aucun cas donner naissance à une griserie du succès, entraînant inévitablement un dangereux relâchement de la vigilance et de la démobilisation des énergies qui pourrait ébranler la cohésion politique du peuple ".114
Aussi, les congressistes de la Soummam s'étaient-ils assignés des objectifs nouveaux en adoptant comme mot d'ordre " Tout pour le front de la lutte armée ; tout pour obtenir une victoire décisive ".
En fait, derrière ces objectifs, " la question dominante, c'est le retour à une paix négociée ", c'est-à-dire un objectif politique, à partir d'une position de force acquise grâce à l'action de l'ALN. En d'autres termes, " les buts de guerre, c'est le point final de la guerre à partir duquel se réalisent les buts de paix ".115 Dans cette optique, la guerre, œuvre des militaires, n'était pas une fin en soi.
Ce n'était qu'un moyen pour faire la paix qui, elle, sera l'œuvre des politiques. Mais la " politique " ne consistait pas seulement à faire la paix. Elle consistait, comme on l'a dit, à agir sur la population pour l'entraîner dans une action militaire victorieuse. Car, l'ALN ne pouvait assumer à elle seule la conduite des opérations militaires sur le terrain en même temps que la gestion politique des populations en Algérie et au sein de l'émigration en France.


6. Entre politique idéale et politique concrète
Vue sous cet angle, l'image de la politique était, à vrai dire, une image positive. Elle apparaissait constructive et salvatrice du point de vue de sa finalité en temps de guerre.
C'est la politique rationnelle, authentique, fraternelle, exaltante, enivrante d'idéalisme. Elle entraînait la passion militante et le don de soi.
Mais, à côté de cette politique idéale, qui est " l'art de lier en une entité harmonieuse les hommes innombrables et dispersés " (R. Puchen), il y a naturellement la politique concrète, amère, douloureuse, décevante, celle qui est frappée de décalage entre la pureté de ses intentions et ses modes de réalisation. L'intention est d'intégrer l'individu à tous les individus, l'un au multiple ; elle est de créer l'unité à partir de la diversité.
La réalité, c'est que ses modes de réalisation interdisent à la politique un succès qui soit à la hauteur de ses intentions 116. Selon J. Freund 117 , ces modes de réalisation de la politique présupposent notamment : 1- une relation de commandement et d'obéissance d'où il résulte une hiérarchie, c'est-à-dire un rapport inégalitaire ; 2- une relation de l'ami et de l'ennemi qui met en évidence un paradoxe déconcertant du fait politique. Car à travers toutes les proclamations politiques, y compris celle de la Soummam, le but est la fondation d'un lien d'amitié qui érige le chef politique en une sorte de tisserand qui œuvre à la coexistence harmonieuse. Or toute l'histoire de la politique est faite de conflits. De tout temps, la politique a porté en elle le conflit. La relation ami-ennemi a toujours constitué la condition même de la politique.
A partir de là, on peut dire avec Freund que " la politique est l'activité sociale qui se propose d'assurer par la force, généralement fondée sur le droit, (…) la concorde (…) en garantissant l'ordre au milieu des luttes qui naissent de la diversité et de la divergence des opinions et des intérêts ".
Ainsi, l'usage de la contrainte s'explique par l'existence potentielle de conflits liés précisément à l'existence d'opinions, d'intérêts et d'ambitions divergents et contradictoires.
En s'autoproclamant par la force des choses " l'Etat-major (du FLN) qui a déjà donné les preuves de sa capacité, de sa clairvoyance (…) " et en érigeant ce même FLN comme " guide unique de la Révolution algérienne ", les congressistes de la Soummam venaient, à vrai dire, de tenter d'autorité un compromis entre la pureté de l'acte politique et les modes de réalisation de la politique dans le but de fonder une concorde formelle indispensable à la conduite de la guerre. Dans le même temps, ils venaient d'asseoir les bases d'un système original, le système FLN/ALN auquel ils avaient conféré, sans aucune ambiguïté, un caractère transitoire, c'est-à-dire un caractère provisoire qui, en principe, cessera avec la fin de la guerre. Mais pour l'heure, c'est au FLN que, dans l'esprit des congressistes de la Soummam, il revenait d'exercer le monopole absolu du pouvoir pour garantir la victoire contre l'ennemi.
En proclamant aussi leur indépendance de toute obédience extérieure, ils entendaient réaffirmer ce qu'avait déjà dit Abane, à savoir la subordination du travail des exilés du Caire aux décisions prises en Algérie.
En bref, les participants à la réunion de la Soummam avaient fait avancer les choses dans le domaine important de l'organisation. Ils avaient également établi une doctrine par rapport à laquelle chacun pouvait se positionner.
Quant au problème du leadership, ils l'avaient enfin réglé mais sans le résoudre pour autant dans la mesure où il était insoluble et ce, en raison de ses données contradictoires exprimées dans deux thèses fondamentalement opposées : d'un côté, la thèse défendue par Abane Ramdane, de l'autre côté, celle défendue par Ahmed Ben Bella.
Le conflit qui opposa ces deux hommes marqua non seulement d'une empreinte indélébile le processus de formation du pouvoir d'Etat, mais il détermina aussi la refondation de la légitimité révolutionnaire.


VIII – Le Congrès de la Soummam : une refondation de la légalité et de la légitimité révolutionnaires


On a vu que tout avait commencé le 20 septembre 1955 lorsque Abane s'était adressé pour la première fois aux exilés du Caire auxquels il reprochait ouvertement leur silence et leur inefficacité. Au fur et à mesure, les relations s'étaient détériorées jusqu'au point où la rencontre de la Soummam s'était déroulée en l'absence des membres de la Délégation extérieure. Ce qui n'avait pas permis de trancher le différend et de repartir sur de nouvelles bases.
Pourtant, cette rencontre de la Soummam fut un aboutissement et une consécration. Aboutissement naturel d'un processus ouvert deux années plus tôt par des activistes de l'OS. Consécration des thèses politiques et de la vision prônées par les " Six historiques " dans la Proclamation du 1er Novembre 1954 et reprises par Abane Ramdane dès le mois de mars 1955. On a dit que ces thèses et cette vision s'articulaient principalement sur le regroupement d'entités disparates non pas en vertu d'un esprit partisan, de nature " verticale ", mais en une organisation " horizontale " qui serait un réceptacle pour tous les individus favorables aux idées exposées dans la Proclamation du 1er Novembre 1954. Cette organisation -le FLN- avait donc vocation à supplanter les partis politiques traditionnels et à devenir ainsi le moteur du combat libérateur ainsi que le catalyseur d'une nation algérienne souveraine.
Nous verrons que Ben Bella et Abane avaient des conceptions différentes sur le FLN, son importance politique et sa nature. Mais, à l'évidence, la promotion du FLN en parti politique fut assurée concrètement par Abane Ramdane et ses collègues de la Soummam.


1- La promotion empirique et la consécration du FLN
Omniprésence du FLN dans les textes politiques de l'Intérieur. On a vu en effet que Abane avait entrepris de promouvoir le FLN bien avant le Congrès de la Soummam.
Si l'on se réfère à la littérature politique produite à Alger par Abane Ramdane et au Caire par la Délégation extérieure, on constate que les termes FLN et ALN avaient été mentionnés dans des proportions qui donnent à penser que ces deux organisations semblaient préoccuper davantage l'Intérieur que l'Extérieur, plus le " pôle " d'Alger que celui du Caire.
Ainsi, le FLN est mentionné 126 fois dans les textes produits à Alger dont 124 fois dans ceux que Abane Ramdane avait initiés alors qu'il ne l'est que 14 fois seulement dans les documents rendus publics par la Délégation extérieure118. L'ALN est mentionnée 45 fois dans les textes rédigés à Alger et seulement 6 fois dans ceux rédigés au Caire. C'est dire l'importance majeure prise par le " FLN-rassemblement " ou " parti de la majorité " dans la pensée politique et dans les actes des artisans du Congrès de la Soummam. En fait, cette omniprésence du FLN reflète non seulement des convictions profondes, une fidélité à l'esprit de la Proclamation du 1er Novembre et une tentative de rationnaliser l'action révolutionnaire, mais elle traduit aussi, à la date du 20 août 1956, la suprématie numérique sur le terrain des militants politiques par rapport aux éléments armés. C'est ce qui ressort en tout cas des statistiques reproduites dans le procès-verbal de la réunion des six congressistes de la Soummam119 (non compris les Aurès) :
Une forte demande " politique ". La prédominance de l'élément civil dans les rangs de la Révolution traduit non seulement la mobilisation des populations et leur engagement actif dans le soutien à l'ALN (nourriture, renseignement…) mais aussi l'existence d'une forte demande " politique " dont la prise en charge s'imposait parallèlement à celle concernant l'armement de l'ALN. Voilà qui explique sans doute aussi l'intérêt porté au FLN, c'est-à-dire au politique par Abane et ses compagnons de la Soummam qui savaient que l'impossibilité matérielle de développer à volonté l'ALN ne pouvait être compensée que par l'action politique sur les populations puisque le but ultime de la logique révolutionnaire était de disloquer l'ordre colonial par la désobéissance civile.
Entre pragmatisme et idéologie. En bref, Abane Ramdane concevait le FLN comme une organisation politique nationale reflétant la diversité de la société algérienne, ouverte à toutes les sensibilités sans exception, à la seule condition que soit manifesté l'engagement, à titre individuel, d'œuvrer à " la destruction du régime colonialiste " par " la révolution " afin de réaliser l'objectif de " l'indépendance ".
Par voie de conséquence, le FLN n'était ni un " groupement idéologique " (selon la conception libérale) 120 ni un " groupement-classe " (selon la conception marxiste) 121 . Il ne pouvait donc réellement être défini ni par une idéologie ni par la composition sociale de ses adhérents comme peut l'être un parti politique classique, mais par sa capacité à rassembler, la nature de son organisation, ses pratiques, son objectif fondamental qui était l'indépendance et l'établissement d'un Etat souverain réclamé par la majorité dont il traduisait les aspirations et était donc le parti.
C'est ce qui permet de mieux comprendre les raisons du " shisme " du Caire apparu, comme on le verra, à la faveur du rejet par Ben Bella des résolutions du Congrès de la Soummam, et donc, implicitement, de cette vision qu'avaient Abane et ses collègues de l'intérieur.
Ben Bella considérait en effet que le FLN devrait être un parti révolutionnaire devant regrouper uniquement l'avant-garde de la société et être dirigé par les artisans du 1er Novembre. Pour lui, les " centralistes ", " udmistes ", ulémas et autres communistes devraient être exclus des instances dirigeantes. Or les résolutions de la Soummam s'articulaient davantage sur des buts pratiques de guerre que sur des buts idéaux en ce que précisément l'idéologie y occupe une place insignifiante par rapport à l'organisation, la structuration et la rationalisation de la lutte de libération. C'est dire qu'autant Ben Bella semblait soucieux d'idéologie, autant Abane faisait preuve de pragmatisme.

2- La première direction nationale de l'histoire de l'Algérie et sa composante
Une Direction issue de l'ALN. Quoi qu'il en soit, le congrès du 20 août 1956 avait effectivement réalisé le rêve de l'émir Abdelkader : instaurer un ordre national par l'unification de la Résistance, la centralisation de la décision politique et l'organisation administrative et militaire du territoire. Une sorte d'union sacrée qui gomme les différences était ainsi établie. Après l'échec de l'entreprise menée par les différents courants dans le cadre du congrès Musulman (1936), les Amis du Manifeste et de la Liberté (1944), le Front Algérien (1955), les artisans du Congrès de la Soummam, s'appuyant sur l'ALN, réussirent à organiser le mouvement révolutionnaire et à l'ancrer dans la Proclamation du 1er Novembre. Cette première direction à caractère véritablement national, qu'enregistrait pour la première fois l'histoire du Maghreb central, comprenait deux organes :
1- un organe " législatif " de 34 membres dont 17 titulaires et 17 suppléants, appelé Conseil National de la Révolution Algérienne (CNRA)122 ;
2- un organe " exécutif " de 5 membres, appelé Comité de Coordination et d'Exécution (CCE). La répartition des 17 membres titulaires du CNRA selon les " sensibilités politiques " se présente comme suit : 10 membres de l'ex-Organisation Spéciale (O.S.), 4 ex-centralistes, 1 de l'ex-UDMA, 1 de l'ex-Association des Ulémas, et 1 membre de l'ex-PPA-MTLD. Ainsi, 53 % des membres titulaires du CNRA étaient issus de l'O.S. et 23 % étaient des " centralistes ". Pour le CCE, la proportion était respectivement de 60 % (O.S.) et 40 % (centralistes).
Nonobstant l'importance majeure accordée par Abane au facteur politique dans la conduite de la lutte, la direction nationale était en fait d'origine ALN. L'organe exécutif était composé majoritairement d'activistes de l'O.S., c'est-à-dire de " militaires ", issus du PPA/MTLD. Il en est de même de l'organe " législatif " (CNRA) au sein duquel 53 % des membres titulaires étaient issus de l'O.S. Cette primauté donnée de fait à l'élément militaire fut l'aboutissement naturel d'un processus ouvert précisément en juin 1954 par des membres de l'OS.
En outre, les six congressistes de la Soummam qui avaient donné naissance à ce dispositif nouveau furent tous des membres de cette organisation, devenus à 84 % des chefs de maquis (Ben M'hidi, Krim, Ouamrane, Zighout, Bentobbal), c'est-à-dire des " militaires ". Voilà qui permet de dire que ce furent des militaires qui consacrèrent le principe de la primauté du " politique " sur le " militaire ".
En effet, s'il est vrai que c'était là un principe posé par les Pères fondateurs et dont Abane s'était fait un défenseur acharné dès son arrivée à Alger le 7 mars 1955, il n'en demeure pas moins qu'il avait été endossé par les cinq " militaires " en exercice présents à la Soummam. Aussi, cette question qui avait alimenté la polémique doit-elle être replacée dans son contexte et non pas être considérée a posteriori selon des critères puisés dans l'actualité algérienne des années 2000. Il ne semble pas qu'à cette époque Abane ait lancé ses idées pour résoudre des problèmes futurs, ni que ses compagnons aient endossé ces idées dans le souci de lui plaire ou d'éviter un quelconque clash comme semble le suggérer Ali Kafi dans ses Mémoires.
Valoriser la dimension politique de la lutte. Tout porte plutôt à croire que la primauté donnée au " politique " résultait d'une prise de conscience du fait, avons-nous dit, qu'une solution purement militaire de la crise algérienne serait d'autant moins envisageable que les moyens de l'ALN étaient dérisoires en comparaison de ceux que le gouvernement Guy Mollet venait de mobiliser après le vote de la loi sur les pouvoirs spéciaux (2 mars 1956) à savoir, l'augmentation du budget de l'Armée et celle des effectifs qui passent de 200.000 hommes au printemps 1956 à 400.000 hommes au moment où se tenait le Congrès de la Soummam. S'agissant précisément du rapport de forces, Abane écrit dans sa lettre du 15 mars 1956, adressée à la Délégation extérieure du Caire : " La France n'a pas engagé toutes ses forces. Gardez-vous de vous illusionner sur nos propres forces. Nous craignons de ne pas être en mesure de tenir devant un grand coup des Français.
Nous manquons encore une fois d'armes et de munitions. Les cris d'alarme nous parviennent de tous les coins d'Algérie. Des groupes entiers sont sans munitions et peuvent être détruits en un clin d'œil si l'ennemi se doutait de la réalité. " (In Belhocine. Op. cité.)
Outre la valorisation de la dimension politique de la lutte révolutionnaire au travers de la consécration du " FLN ", les congressistes de la Soummam avaient décidé de refonder la légitimité révolutionnaire sur de nouveaux critères, ceux de l'élargissement de l'éventail de la Direction afin de le mettre en adéquation avec celui de la base, c'est-à-dire en intégrant des personnes qui ne faisaient pas parti du noyau originel du mouvement insurrectionnel.


3- Refonder la légitimité : du "Groupe des 22 " au CNRA
Après avoir été déclenchée par une minorité d'activistes qui s'étaient vite trouvés confrontés à un problème de leadership, la Révolution fut pour ainsi dire ouverte par le Congrès de la Soummam à un panel plus large de la société algérienne ; ce qui était de nature à lui garantir un certain équilibre.
Jusque-là en effet, et depuis 1954, la légitimité puisait aux sources de l'engagement révolutionnaire contre le réformisme. C'était du " Groupe des 22 " qu'elle émanait. Désormais, ce n'est plus le " Groupe des 22 " mais le CNRA qui en est la source. D'abord, parce qu'il ne restait des " 22 " qu'une dizaine de membres, sans contact entre eux. Benboulaïd, Badji, Benabdelmalek, Didouche, Mellah,… étaient morts. Bouadjadj, Bouchaïb, Belouizdad, Bitat, Habachi, Merzougui étaient emprisonnés ainsi que Mechati (jusqu'en 1956). Les 10 qui restaient : Benaouda, Ben M'hidi, Bentobbal, Boudiaf, Boussouf, Derridj, Lamoudi, Mechati, Souidani et Zighout étaient éparpillés. Ensuite, la légitimité n'émane plus du " Groupe des 22 " parce que les partis réformistes s'étaient auto-dissouts et qu'une reconfiguration de la carte politique s'était opérée avec l'adhésion individuelle de leurs membres au FLN/ALN et l'entrée en scène des masses populaires. D'autres critères de légitimité étaient ainsi devenus incontournables à cause de ce développement de la Révolution.
Les congressistes de la Soummam les avaient définis à partir d'une évaluation pragmatique de la situation politico-militaire et non d'une idéologie.
Voilà dans quelles circonstances, une nouvelle " Direction " s'était donc imposée avec Ben M'hidi, chef de la zone 5, Krim, chef de la zone 3 (Kabylie) et Abane (responsable de la ville d'Alger) qui en deviendra l'animateur. En plus de ces trois figures de proue, il y avait deux ex-centralistes : Benkhedda et Dahlab. A cet égard, Benkhedda écrit : " Abane déclenche une dynamique d'union nationale qui se solde entre l'automne 1955 et le printemps 1956 par l'adhésion au FLN des membres du CC du PPA-MTLD et de leurs partisans (les " centralistes "), de ceux de l'UDMA de Ferhat Abbas, ainsi que ceux de l'Association des Ulémas de Bachir Brahimi… " On a vu comment Abane avait exposé sa conception de l'union nationale dans de nombreuses correspondances adressées à la Délégation extérieure au Caire, notamment celle du 15 mars 1956, où il écrit : " Pour nous, le FLN est la projection sur le plan politique du peuple algérien en lutte pour son indépendance. Le FLN est quelque chose de nouveau, ce n'est ni le PPA, ni le MTLD, ni même le CRUA. Le FLN est le rassemblement de tous les Algériens qui désirent sincèrement l'indépendance (…) L'union est réalisée dans le feu de la lutte au sein du FLN.
Tout le monde en Algérie est FLN, exceptés Messali et ses amis. Il y a eu union puisque les troupes du FLN sont composées : d'anciens messalistes, d'anciens centralistes, d'exclus PPA et d'ex-cadres exclus MTLD, d'exclus PCA (très rares), de toute l'UDMA, de tous les ulémas, d'indépendants qui n'ont jamais été organisés, et enfin des militants MTLD neutres durant la scission du MTLD. "124 C'est dans ce contexte que Ben Bella allait manifester son désaccord de principe.


4- Le désaccord de principe de Ben Bella
La réaction de Ben Bella. On a dit en effet que, nonobstant la question du leadership, Ben Bella n'avait pas la même conception du FLN que Abane. C'est pourquoi il s'opposa résolument aux résolutions du congrès de la Soummam qui furent également contestées de la part de certains chefs de maquis des Aurès-Nemenchas ainsi que de la Base de l'Est qui était dirigée par Amara Bouglez. (D'aucuns soupçonnent Ben Bella et Mahsas d'être les instigateurs de cette fronde des maquis de l'Est).
Aussitôt qu'il avait pris connaissance de " la plate-forme et du procès-verbal de la réunion du 20 août ", Ben Bella adressa au " début de l'automne 1956 " une " lettre à la Direction exécutive du FLN".
Dans cette lettre, il écrit : " compte tenu, d'une part, de votre intention de rendre publiques les décisions lors de l'anniversaire de la Révolution du 1er novembre prochain et, d'autre part, de la gravité de certaines de ces décisions escamotant soit intentionnellement, soit par omission certains points doctrinaux contenus dans la Charte rendue publique le 1er Novembre 1954, je me permets de vous demander fraternellement de surseoir à la publication de ces décisions jusqu'à ce qu'une confrontation des points de vue de tous les frères habilités à cet effet, soit faite (…) Ces décisions ont été, en outre, assorties d'autres décisions consacrant la présence d'éléments au sein des organismes dirigeants du Front, qui sont une véritable aberration des principes les plus intangibles de notre révolution, et qui, si on n'y prenait garde, finiraient, je pèse les mots, par lui tordre une fois pour toutes le cou. En tout cas, d'ores et déjà, ces décisions prêtent à controverses.
Ce serait prendre des risques très graves que de les rendre publiques. C'est bien pour prévenir ces risques parce que sachant pertinemment qu'une réponse après étude sérieuse de ces documents par tous les frères habilités à le faire, avant la fin du mois d'octobre, est impossible, que je vous écris dès maintenant. "
Problème de personnes et problème de doctrine. Par cette lettre, Ben Bella posait ainsi un double problème. D'abord un problème de personnes relatif à la base politico-sociale du FLN, en ce qu'il rejetait la présence au sein des instances dirigeantes d'éléments des anciens partis modérés (" centralistes ", " udmistes " et " ulémas ").
Ensuite, un problème de doctrine dans la mesure où, avons-nous dit, sa conception du FLN divergeait fondamentalement de celle de Abane Ramdane.
Celui-ci semblait considérer l'organisation, gage de l'efficacité, comme condition fondamentale du succès. Celui-là semblait au contraire considérer la doctrine politique et la composante humaine du FLN comme étant plus importantes. Autant Abane avait œuvré à édifier un Front structuré autour de l'idée de rassemblement et du principe d'ouverture et donc d'intégration, autant Ben Bella s'orientait vers un Parti au double sens de " groupement idéologique " et de " parti-classe ", c'est-à-dire une organisation relativement fermée et sélective, alors que la Révolution était une Révolution nationale qui avait besoin de tous les Algériens pour avancer. L' " idéologie " serait celle esquissée dans la Proclamation du 1er Novembre 1954 relativement au caractère démocratique et social dans le cadre des principes islamiques du futur Etat algérien. La " classe " serait celle des révolutionnaires purs et durs, issus de l'OS, qui ne s'accommoderaient d'aucune présence des éléments appartenant aux anciens partis politiques condamnés par l'histoire pour leur inefficacité.
De ce double problème de " classe " et de " doctrine ", découlait tout naturellement un double problème de leadership relativement aux rapports entre le politique et le militaire126 d'une part, l'Intérieur et l'Extérieur127 d'autre part. Les congressistes de la Soummam, artisans du FLN, l'ont résolu en donnant la primauté au FLN-Rassemblement sur l'ALN et à la légitimité du terrain sur la légitimité de " représentation ".
Les arguments de Ben Bella. Mais, contrairement à Abane, Ben Bella n'avait pas proposé de solution alternative. Car sur la douzaine de grands dossiers qui avaient fait l'objet d'importantes décisions de la part du Congrès de la Soummam, l'ex-chef de l'OS n'attira l'attention du nouveau CCE que sur trois points : le premier d'ordre idéologique, le second également idéologique, le troisième purement formel
Source : Doc. 44. Belhocine. Synthèse établie par l'auteur.
Statu quo et clivage. S'appuyant sur ces arguments, Ben Bella demanda donc de surseoir à la publication des documents de la Soummam " jusqu'à ce qu'une confrontation des points de vue de tous les frères habilités à cet effet, soit faite ". Ainsi, il s'était limité dans sa " lettre de l'automne 1956 " à marquer sa désapprobation et à susciter un statu quo. C'était l'attitude d'un opposant qui campera sur ses positions en attendant le moment opportun pour faire prévaloir sa vision des choses. L'avenir lui aura donné raison en ce qu'il aura su tirer intelligemment avantage des contradictions secrétées par le système FLN/ALN établi à la Soummam.
Pour l'heure, le refus de Ben Bella de reconnaître les décisions du Congrès de la Soummam provoqua non seulement une confrontation entre deux hommes (Abane – Ben Bella), mais il traça aussi une ligne de clivage dans le projet national entre deux conceptions du FLN (" FLN-Parti majoritaire " et " FLN-Groupement idéologique "), deux visions des finalités de la guerre (" indépendance-normalisation " et " indépendance-révolution ") et finalement deux visions de la légitimité (" légitimité démocratique " et " légitimité révolutionnaire ").


5- Le " désaccord " de la zone des " Aurès-Nemenchas "
La crise entre Ben Bella et la nouvelle direction issue du congrès (CCE) avait épargné les maquis. Seule, avons-nous dit, la zone 1 avait été affectée en raison du désordre qui y avait surgi après la mort de Benboulaïd. On se souvient que dans la partie " Aurès " de cette zone, deux courants se disputaient la succession : Omar Benboulaïd et Adjel Adjoul. Dans la partie " Nemenchas ", les secteurs 5 (Haraktas) et 6 (Nemenchas) qui contrôlaient la frontière et donc l'acheminement des armes à partir de la Tunisie, étaient encadrés par Mahmoud Guennez (Tébessa), Amara Bouglez (Souk-Ahras), A. Belhouchet (Sedrata), A. Radjaï (Meskiana), Ali Hamdi (Haraktas) rejoints par T. Saïdani, S. Saoud, H.L. Djelaïlia et Ali Hambli.128 Chacun de ces secteurs menait la guerre séparément mais avec une grande conviction patriotique. De plus, la rivalité pour le leadership était à son paroxysme entre les Aurès et les Nemenchas. Une réunion de conciliation tenue en Tunisie sous l'égide de Abbas Laghrour en octobre 1956 n'aboutit pas.
Mais, sans doute faute d'information, certains responsables des Aurès-Nemenchas semblaient opposés aux résolutions du Congrès de la Soummam jusqu'à ce que Brahim Mezhoudi leur ait fourni toutes les informations nécessaires et ait réussi à les persuader d'endosser ces résolutions et de désigner un chef capable de calmer les choses et de remettre de l'ordre en zone 1, devenue wilaya 1. Selon Mezhoudi, " parmi les mobiles qui les avaient encouragés dans la voie de la sédition, il y avait (…) A.B. et A.M.. "129 En application des directives du CCE, B. Mezhoudi aurait tenu une réunion de conciliation en Tunisie au nom de cette nouvelle direction de la Révolution. " La majorité, dit-il, finit par adopter les résolutions de la Soummam et donna son accord à la candidature de (…) Mahmoud Chérif (…) à la tête de la wilaya 1 "130 (Aurès), issue du nouveau découpage territorial effectué à la Soummam.
A partir de janvier 1957, d'autres initiatives furent prises par le CCE pour rétablir définitivement la situation en wilaya 1. A cet effet, A. Ouamrane, A. Benaouda et Mouloud Gaïd furent envoyés en Tunisie où les frères ennemis des Aurès-Némenchas continuaient à s'affronter. Ces émissaires du CCE y rétabliront l'ordre et y asseoiront l'autorité du CCE. Selon Benkhedda, " le promoteur de la sédition (…) fut arrêté et mis en détention pour être jugé (…) Fort heureusement pour lui, il put s'échapper et s'enfuit grâce à la complicité de la sécurité tunisienne qui l'a protégé, puis dirigé sur Rome ; il séjourna en Europe jusqu'à la fin de la guerre de libération. " 131
Cette neutralisation consacra l'échec de la sédition des Aurès-Nemenchas par rapport à la nouvelle direction du FLN/ALN. Celle-ci put alors s'exercer sur les nouvelles entités organiques issues du congrès de la Soummam : les wilayas.
Voilà en tout cas comment, dans l'immédiat, la vision pragmatique d'un " Front-Parti majoritaire " structuré autour d'un objectif, prônée par Abane et ses compagnons de la Soummam, avait triomphé de la vision partisane et de l'idéologisation du système FLN/ALN prônée par Ben Bella. 


IX – La rationalisation de l'action révolutionnaire et ses limites

1. Rationalisation et crise latente
Rationalisation. Dans sa phase initiale (1956-1957), le dispositif établi à la Soummam reposait sur une rationalisation de la démarche globale et des moyens mis en œuvre. Il s'adossait à trois principes : 1- uniformisation ; 2- hiérarchisation ; 3- direction collective.
A cet égard, les décisions prises se présentaient comme suit :
C'est ainsi que l'on peut résumer le dispositif tissé à la Soummam et qui servira de soubassement organique et juridique à tout ce qui sera entrepris. C'est ainsi que l'on peut résumer le dispositif tissé à la Soummam et qui servira de soubassement organique et juridique à tout ce qui sera entrepris ultérieurement par les dirigeants de la Révolution.
Crise latente. Si cette rationalisation de l'action révolutionnaire était de nature à faire avancer les choses, elle ne put empêcher l'éclatement d'une crise politique. Car, avons-nous dit, les résolutions du Congrès de la Soummam furent aussitôt contestées par Ben Bella et ses amis qui avaient entraîné derrière eux des cadres de la zone des Aurès-Nemenchas avec lesquels A.M. était en contact. Les raisons de cette opposition étaient d'ordre politico-idéologique. Elle suscita une controverse qui se traduira, une année après le Congrès, par une sorte de retour de légitimité aux éléments radicaux, favorables à la vision développée par Ben Bella. En conséquence, la controverse ouverte par les opposants aux résolutions du Congrès de la Soummam s'était traduite par une crise politique dont l'aboutissement fut l'assassinat de Abane Ramdane (27 décembre 1957). Cette controverse reprendra même en 2001-2002, à l'occasion de la publication des Mémoires de Ali Kafi.
Pour l'heure, c'est Abane Ramdane qui allait se trouver au centre de la controverse.

2. La controverse autour de Abane Ramdane
Thèse du révisionnisme imputé à Abane. En effet, paradoxalement, l'intérêt accordé au contenu des textes de la Soummam fut bien en deçà de celui dont fut l'objet le personnage de Abane Ramdane. Car, les résolutions du congrès ne semblaient pas avoir été perçues et analysées par rapport à leur contenu politique et organique mais uniquement par rapport à leur principal concepteur, Abane, soupçonné, semble-t-il, par ses adversaires d'être à l'origine d'un scénario concocté avec la complicité des congressistes de la zone 3 (Krim, Ouamrane) et celle de ses anciens camarades du lycée de Blida (Benkhedda, Dahlab) pour s'emparer du pouvoir, comme si les révolutionnaires Ben M'hidi et Zighout n'étaient présents à la Soummam qu'en qualité de simples figurants. A cet égard, Ali Kafi par exemple, écrit dans ses Mémoires : " Certains responsables de la zone 4 œuvraient sous la houlette de Abane Ramdane, à la constitution d'institutions et à l'union de différents pans de la société, particulièrement les travailleurs, les étudiants, les commerçants. Et c'est ainsi que le FLN annonça le 24 février 1956 la constitution de l'UGTA, dirigée par Aïssat Idir ; comme seront constituées l'UGCA sous la direction de Abbas Turki ainsi que l'UGEMA. Sur le plan de l'organisation révolutionnaire, ces initiatives sont -théoriquement- positives et constituent un pas opérationnel, si elles n'étaient pas sous-tendues par des arrière-pensées et des calculs en vue du Congrès de la Soummam en ce qu'elles constituent un atout pour certains, principalement Abane Ramdane, qui ont proposé des éléments modérés, rejetés par les nationalistes révolutionnaires, pour être membres du CNRA au motif de ce que Abane appelle l'unité nationale, alors même que l'unité nationale a été réalisée par les armes depuis le déclenchement de la Révolution et qu'il n'est nul besoin de revenir à la période prérévolutionnaire. "133 S'agissant de Ben M'hidi, Kafi dit qu'à la zone 2, l'aval qu'il avait donné aux thèses de Abane n'avait pas été compris.
Thèse du danger qui pèse sur la Révolution. Si l'on en croit Fethi al Dib, c'est Ben Bella qui, le premier, fit une fixation sur le personnage de Abane à l'encontre duquel il manifesta une défiance totale. A cet égard, à la mi-août 1956, Ben Bella aurait quitté le Caire pour Madrid. Il y aurait séjourné jusqu'à la mi-septembre 1956. De retour au Caire, il y rencontra aussitôt son ami Fethi al Dib avec lequel il s'entretint des résultats du Congrès de la Soummam. Dans cet entretien, il était apparu à son interlocuteur " affecté, malheureux, nerveux, contrairement à son habitude. " A la question que Fethi al Dib lui avait posée pour connaître " les motifs de ce changement de tempérament ", Ben Bella " parle avec franchise des dangers qui commencent à menacer la Révolution après ce qui vient de se passer à la Soummam comme manœuvres ayant abouti à des décisions graves qui auront un impact destructeur sur la continuité de la lutte armée à une étape dangereuse où elle est confrontée à un complot destiné à y mettre un terme. " 134
Thèse du " coup d'Etat " imputé à Abane. Sur ce sujet, il est important de rester serein, rigoureux et objectif dans l'appréciation de la relation conflictuelle qui a opposé Ahmed Ben Bella et Abane Ramdane auxquels on ne peut pas contester –ni à l'un ni à l'autre- le statut de figures marquantes de la Révolution, chacun avec son style, son tempérament, ses convictions, son itinéraire et ses ambitions légitimes.
Cela dit, tout porte à croire que la distance géographique qui les séparait, le fait qu'ils ne se connaissaient probablement pas, les circonstances exceptionnelles et éprouvantes de la guerre, les enjeux collectifs et individuels de la Révolution et de son aboutissement… tous ces facteurs avaient certainement généré une grande part de malentendus entre les deux hommes. Ces malentendus étaient d'autant plus contraignants quant à l'établissement d'une relation sereine et constructive qu'il n'y avait pas et qu'il ne pouvait pas y avoir de communication directe, sans intermédiaire, qui aurait pu permettre à Abane et à Ben Bella, de mieux se connaître, de " vider chacun son sac " et de trouver un terrain d'entente qui aurait permis sans doute à la Révolution et à l'indépendance de prendre un chemin moins perturbé.
En bref, chacun des deux hommes était resté, en raison des circonstances, sur ses idées, sa logique et ses positions. Ben Bella a connu un destin à la fois glorieux et dramatique. Abane a connu quant à lui un destin tragique qui, aujourd'hui encore, soulève beaucoup d'émotion. C'est donc dans ce contexte qu'il faut situer la thèse du " coup d'Etat " attribuée à Abane par ses opposants, et notamment par Ben Bella, si l'on en croit tout au moins Fethi al Dib. Pour ce dernier, en effet, l'argumentaire de Ben Bella s'articule sur un constat et des conclusions, récapitulés ci-après :
A la lumière de ce que nous avons déjà examiné, cet argumentaire imputé à Ben Bella par Fethi al Dib suscite de la part de l'historien des réserves sur six points principaux :
En bref, l'argumentaire attribué par Fethi al Dib à Ben Bella repose sur des griefs difficiles à étayer si l'on s'en tient strictement à l'analyse des documents de la Soummam. C'est pourquoi il peut prêter à confusion et obscurcir la visibilité pour une approche sereine de cet épisode de l'histoire. C'est ainsi par exemple que les Egyptiens qui suivaient attentivement l'évolution de la situation en Algérie attribuèrent la mort de Benboulaïd et celle de Zighout Youcef à des règlements de comptes liés au congrès de la Soummam.3 Ce qui est totalement faux. En fait, l'argumentaire de Ben Bella (si l'on en croit Fethi al Dib) s'inscrivait tout simplement dans une logique politico-idéologique ainsi que de leadership, au demeurant bien compréhensible. " Les rapports qu'ont les hommes, écrit A. Sauvy, peuvent prendre de multiples formes. Mais il s'agit toujours d'une lutte (…) La question de savoir s'il faut céder, composer ou résister se pose (…) dans tous les actes de l'existence sociale (…) " Dans ce contexte, " un parti, une catégorie sociale, ajoute-t-il, (…) ne doit son existence qu'à celle des autres et surtout de ses adversaires. Chacun est produit, façonné par les autres.


Edition du 20 août 2006 > Dossier


50e anniversaire du congrès de la soummam


L'organisation de la sécurité lors du rendez-vous historique


En effet, tout évolue dans la vie et principalement une guerre révolutionnaire qui est en constante ébullition et même déchaînée, à l'image d'une mer habitée par la tempête ou d'un fleuve qui charrie dans ses eaux en furie, tout ce qui peut être arraché tout au long de son parcours.


Dans les maquis, les responsables étaient emballés et emportés par la mission sacrée que leur ont confiée leurs propres chefs qui furent à l'origine du déclenchement de la guerre de libération. Passionnés par le combat contre le colonialisme, ils sont emportés par cette fougue du devoir à accomplir, à savoir :
- Visiter, dans le plus grand secret, tous les villages les uns après les autres ;
- implanter les OPA au niveau de chaque village ;
- partir à la conquête des douars et des villages, jusqu'à faire jonction avec les groupes de moudjahidine des régions voisines ;
- organiser la chasse aux traîtres, aux collaborateurs et contre les agents de l'administration coloniale ;
- exécuter tous les récalcitrants, les traîtres et tous ceux qui se sont dressés contre le FLN ou qui ont refusé d'exécuter ses ordres ;
- sensibiliser la population sur la nécessité d'une adhésion totale au FLN. Ainsi, deux années se sont écoulées depuis le déclenchement de la guerre. Aussi, il devenait impératif d'organiser un congrès dans les maquis. Mais comment s'y prendre ? Quel-est le lieu qui garantirait la condition essentielle de sécurité des congressistes ? La sécurité des responsables était une chose primordiale ! Qui pouvait la garantir ? Aucun endroit, aucun lieu ne pouvait être considéré comme étant en mesure de réunir les conditions de sécurité ; comme également, aucun responsable ne pouvait se targuer de répondre de la sécurité tant recherchée pour mettre à l'abri les congressistes d'une éventuelle attaque de l'armée coloniale. « Il faut être fou pour organiser un congrès », telle était la boutade de Abane Ramdane, après que les travaux eurent été clôturés. En effet, oser réunir tous les chefs de l'ALN et du FLN en un lieu qui ne présentait pas de garanties particulières de sécurité était un pari non gagné d'avance. C'était un projet fou. En effet, imaginons un instant que l'ennemi soit informé de ce rassemblement et, avec les moyens monstres dont il dispose, il pourrait facilement envahir les lieux et peut-être anéantir nos positions, sinon tuer quelques responsables. La Révolution serait alors ébréchée et amputée de plusieurs de ses chefs. Et puis, ça aurait été un affront pour nos chefs d'avoir subi de tels revers. Mais ceux qui connaissait Amirouche et ses collaborateurs ont fini par leur faire confiance Les chefs de la Soummam ont pris en compte plusieurs facteurs qui doivent entrer en lice afin d'assurer le bon déroulement de ce conclave, la sécurité des congressistes, en un mot le succès des travaux. L'organisation de la sécurité du congrès est un volet primordial. Comment a-t-on procédé pour assurer une couverture des villages ? 


Le choix du lieu du congrès
A l'origine, il y avait un lieu qui était brigué : c'était la Kelaâ des Aït Abbas, près d'Akbou. Il semblerait qu'auparavant, il y aurait une proposition de l'organiser dans le nord constantinois. Mais pour des raisons que nous ignorons, ce projet n'a pas connu de suite. C'est ainsi que l'unanimité s'est faite autour de la Kabylie, précisément pour la Kelaâ des Aït Abbas. Pourquoi précisément la Kelaâ ? Ce ne fut pas un hasard, bien sûr, puisque tout le monde connaissait son histoire, surtout celle du Bachagha El Mokrani, le résistant aux forces d'invasion française, l'organisateur de l'insurrection de 1871 ; il y avait aussi Boumezrag, Boubaghla, cheikh Aziz et Cheikh Ahaddad...Ils constituèrent le symbole de la lutte contre l'envahisseur pour cette fin du XIXe siècle. Les chefs des maquis, en voulant organiser un congrès à La Kelaâ, espéraient rendre hommage à ces héros de la résistance, ainsi qu'à cette région qui a souffert des représailles et qui continue à subir les assauts de l'armée coloniale. Ils voulaient symboliser le transfert du flambeau de la lutte de la génération d'El Mokrani à celle de novembre qui a repris le même combat libérateur ; il y eut l'unanimité autour de ce choix. Malheureusement, un incident de dernière minute est venu remettre en cause l'endroit et le transférer vers Ifri. Il s'agit de la fameuse affaire de la mule qui a rejoint le poste militaire, avec son chargement de documents destinés au congrès. Les Français avaient pris connaissance des projets de documents du congrès avant les congressistes eux-mêmes ! Quelle belle aubaine pour eux, puisqu'ils n'avaient pas organisé d'action dans ce sens et que ce butin de guerre leur a été offert par cette mule. Les responsables de la Soummam et à leur tête Amirouche, furent humiliés par une telle défaite. Comment une telle catastrophe est-elle arrivée ? Il s'agit tout simplement d'une bête de somme habituée à la ferme et qui s'est souvenue du chemin au moment où elle passait à proximité. Mais ce sont les militaires qui l'avaient accueillie, non sans grande surprise, surtout lorsqu'ils découvrirent la nature du chargement ! Ce fut pour eux un cadeau inespéré que de recevoir des documents ultrasecrets sans avoir cherché à les récupérer, sans aucune peine, comme s'ils étaient tombés du ciel ! Lorsque le « pot aux roses » fut découvert, l'alerte fut aussitôt donnée des deux côtés ! D'une part, pour les chefs de l'ALN, l'incertitude régnait quant à la destination des fameux documents ; donc il fallait détourner l'attention de l'ennemi. D'autre part, pour l'armée coloniale, et nous l'avions appris bien plus tard, avait bel et bien réceptionné les documents ; il fallait donc que le secret soit gardé jalousement pour mieux surprendre les chefs qui avaient projeté de se réunir, et les officiers français le savaient bien. Il leur fallait développer le renseignement pour percer le mystère du lieu de réunion. Il est vrai que longtemps après cet incident, les chefs des maquis ne possédaient aucune preuve que les documents concernés se trouvaient entre les mains de l'ennemi. D'ailleurs, le colonel Si Nacer (Mohamedi Saïd), présent sur les lieux de l'embuscade, avait déclaré une décennie après l'indépendance, que les documents et l'argent seraient récupérés par un quelconque fellah ! Le doute avait donc continué à planer sur leur destination. Comment l'avions-nous su ? Tout simplement parce que le correspondant de la Dépêche de Constantine a envoyé à son journal, un billet daté du 24 juillet 1956 faisant état de la mainmise par l'armée des « archives de Krim Belkacem transportées par une mule ». Et ce n'est que le samedi 22 septembre 1956, soit deux mois plus tard, que le quotidien a publié la nouvelle qui était d'ailleurs passée inaperçue aux yeux des responsables de l'ALN et du FLN. Ce fut le « canard enchaîné » de l'époque qui nous a révélé l'affaire, en voulant tourner en dérision l'armée française : « un bourricot fait prisonnier. Il transportait les archives de Krim Belkacem. » Le journal satirique est tombé entre nos mains, un peu moins d'un demi-siècle après l'incident ! Une telle révélation, pourtant publique, est passée inaperçue au maquis, puisque personne n'en a soufflé un mot. Amirouche et les autres chefs ont préféré s'éloigner de la Kelaâ par mesure de précautions ; il fallait en urgence arrêter un autre lieu, puisque les délégations commençaient à arriver de l'Est, comme de l'Ouest. A l'Est, c'est la délégation du nord constantinois qui est annoncée presque la première ; elle s'est d'ailleurs accrochée avec un détachement ennemi dans la forêt de Boni, à deux heures de marche de la Kelaâ, initialement prévue pour accueillir le congrès. Cet accrochage n'était pas le fait du hasard, puisqu'une opération militaire fut déclenchée dans la région, que le village de Kelaâ fut bombardé etc. Parmi cette délégation, il y avait Zighout Youcef, le chef légendaire de cette zone, son adjoint Lakhdar Bentobbal, non moins illustre, Brahim Mezhoudi, Ali Kafi, Amar Benaouda etc. Le fait élogieux pour ces chefs, c'est qu'ils récupérèrent quelques armes, dont un fusil mitrailleur ! Quel beau palmarès pour les chefs de cette trempe ! A l'Ouest, la délégation de la Wilaya IV était déjà arrivée. Il y avait Ouamrane, Saddek Dhilès ; ils étaient accompagnés de Mohamedi Saïd, Krim Belkacem et Mira Abderahmane qui s'apprêtaient à traverser, tous ensemble, la route nationale, lorsqu'ils furent accueillis par un feu nourri ; ils venaient de tomber dans la fameuse embuscade. D'ailleurs, la « mule traîtresse » transportait en plus des archives, la sacoche de Mohamedi Saïd qui contenait la somme de 8 millions de centimes et celle d'Ouamrane qui devait contenir une somme pas moins importante, selon témoignage de Mohamedi Saïd. Ainsi, il y avait urgence à trouver un endroit qui abritera le conclave, sinon les responsables se heurteraient à un cafouillage avec toutes les délégations qui continuaient à se présenter. Après concertation, ils mirent le cap sur Ouzellaguen, près d'Ighzer Amokrane. 


Pourquoi le choix d'Ifri ?
Le choix du douar Ouzellaguen n'était pas fortuit, puisque Krim Belkacem, le chef de la Kabylie, était là et qu'il n'était pas du genre à prendre les choses à la légère. Il comprit qu'il fallait un lieu répondant surtout aux conditions de sécurité. Bien sûr qu'il connaissait peu la petite Kabylie, mais il avait confiance aux responsables de la vallée de la Soummam. Il se concerta donc avec Amirouche, Mira Abderahmane, Hamaï Kaci...Il semble que l'unanimité s'est faite autour du choix de Ouzellaguen. Pouvons-nous nous interroger sur ce choix spécialement ? Pour un chef de l'ALN soucieux de la sécurité de ces responsables de haut niveau et de la réussite du congrès, il n'hésitera pas à opter pour le massif de l'Akfadou qui se trouve à une étape de marche du lieu convoité. Avec un pareil massif forestier qui s'étend sur plusieurs centaines d'hectares, la sécurité est presque garantie et le secret ne risquait pas d'être dévoilé. Il y avait aussi le Djurdjura ou la région de Béni Ksila qui était déjà zone interdite ; ces trois endroits auraient pu convenir, mais les responsables ont opté à l'unanimité pour Ouzellaguen.


Les avantages du relief
Le relief du douar Ouzellaguen n'avait rien de particulier. Encaissé entre le douar Aït Oughlis à l'Est et le douar Chellata à l'Ouest, Ouzellaguen est accroché à un flanc de montagne qui s'étale depuis l'oued Soummam en aval, jusqu'au rocher de Timliouine en amont, qui marque le point de départ de la chaîne du Djurdjura. Entre les deux, il y a un chapelet de villages qui s'étend de Aghendjour, jusqu'à Timliouine, en passant par Tigrine, Sidi Younès, Ifri et en montant plus haut, nous parvenons enfin à Tizi Maghlaz et à droite, le village Timliouine, qui voisinent à eux deux, les 1000m d'altitude. Deux éléments importants sont à mettre à l'avantage de douar : il s'agit de l'existence d'une immense oliveraie qui s'étend sur tout le douar, jusqu'aux derniers villages situés en amont. Ce détail a son importance en prévision des combats, notamment lors de l'intervention de l'aviation et de l'artillerie. L'autre élément, c'est la proximité du douar par rapport à l'Akfadou. En effet, après avoir traversé le village de Sidi Hend Oussaïd, il faut entamer un piémont boisé pour parvenir à Zène Amechtouh, mais après un parcours de quelques deux kilomètres de clairière, ce qui, malheureusement, ne sera pas à notre avantage, puisque l'aviation et l'artillerie auront vite raison des moudjahidine qui tenteraient de rejoindre la forêt. C'était un risque à ne pas négliger.


La fidélité de la population
La population du douar est connue pour sa fidélité à l'ALN depuis le déclenchement de la guerre de libération. Il n'y avait point de harkis, ni de goumiers et même pas un poste militaire ; seul celui d'Ighzer Amokrane en aval, se contentait de surveiller les alentours par des patrouilles ; parfois il envoyait à l'aveuglette quelques obus afin de faire du bruit et peut-être pour rappeler sa présence ! Deux avions « Morane » balayaient quotidiennement le douar, en tirant à la mitrailleuse sur les troupeaux et les bergers qui se hasardaient à aller jusqu'à Ouanari, une immense prairie en altitude convoitée pour la transhumance dont l'ennemi a décidé de considérer comme zone interdite depuis peu. Chaque jour, ces deux avions volaient en rase- mottes pour mitrailler sur tout ce qui bouge. Combien de bêtes ont été ainsi tuées ? Des centaines qui faisaient partie du troupeau collectif constitué par le rassemblement des ovins et bovins des villages, appelé communément akhdar, furent impitoyablement décimés. Mais le plus important dans tout ça, c'est la confiance des moudjahidine à l'égard d'une population fidèle à l'ALN et au FLN, même si elle subit des représailles à chaque opération militaire. Elle continue à résister face à des massacres, à des bombardements et aux destructions. En plus de ces données, nous connaissons la tactique induite par l'ennemi à chaque opération de ratissage. Elle fut la même et ce pendant plusieurs mois. Dans ce type d'opérations, l'ennemi prend position de très bonne heure, peut-être vers quatre heures du matin, comme suit :
- Sur le flanc est, l'armée, à partir du camp d'Ighzer Amokrane, se déploie en amont vers les villages Aghendjour, Tigrine, Sidi Younès et Aghoulad qui subissent un encerclement, afin que personne ne puisse y entrer ou en sortir.
- Sur le flanc ouest, les militaires progressent par camions sur la route venant d'Akbou, en passant par Chellata, pour arriver jusqu'à Tazrout, Ighil Oudlès, Ifri et Timliouine. De là, les soldats s'apprêteront à boucler les villages traversés, puis Tizi Maghlaz, d'où ils pouvaient dominer tout le douar, et surveiller ainsi les positions des moudjahidine et tous les mouvements suspects. Du côté nord-est, ce sont les soldats en provenance de Chemini qui occupent Semaoune, Tighilt Touzouighte et qui descendront jusqu'à Bouchibane pour les encercler.
- Du côté nord, les soldats en provenance du poste de Hora (Grande Kabylie) se posteront en amont sur les rochers de Timliouine, Ouanaris et Chréa pour prendre position et empêcher les moudjahidine, les moussebline et la population qui tenteront de vouloir sortir du ratissage afin de rejoindre Aït Zikki ou Aït Idjeur en Grande Kabylie. Voilà en quelque sorte, la tactique de l'armée française lorsqu'il s'agit de ratisser le douar ; l'armée française procédera, au lever du jour, à déployer ses soldats en fouillant et tirant partout. Des quatre points cardinaux, ils allaient avancer très prudemment bien sûr, mais seulement après l'arrivée des avions. Et le premier à pointer le nez à l'horizon, sera le « peeper » qui se mettra à fouiller en vol plané à travers les sous-bois, à la recherche d'indices. Parfois, il arrive à partir de la montagne, les gaz coupés en volant à ras de terre et en suivant les déclinaisons du terrain pour mieux nous surprendre. Alors, il lui suffira de lancer une grenade lacrymogène, pour qu'apparaissent les B26 qui piqueront à tour de rôle pour lancer leurs bombes de 5 quintaux. Telles étaient les habitudes de l'ennemi pour investir le douar. Il fallait absolument connaître les plans ennemis dans son déploiement pour mieux le contrecarrer, pour prévoir les moyens les plus efficaces pour les faire échouer. Toutes ces données sont intéressantes pour Amirouche et les autres chefs afin de mieux cerner les problèmes de sécurité du congrès. Et c'est en tenant compte de toutes ces données d'une importance vitale, que les forces de l'ALN allaient être déployées. L'implantation des villages garnisons de l'ALN pour la durée du congrès Ainsi, compte tenu de toutes ces données, des habitudes de l'ennemi, de ses plans, il fallait adapter une tactique pour faire face à éventuelle invasion du douar par l'ennemi, pour sauver le congrès, mais surtout la vie des congressistes. Pour les chefs de l'ALN et du FLN de la Soummam, c'est un défi qu'il fallait relever sur l'ennemi. L'implantation des villages garnisons s'est faite exactement telle que décrite plus haut, en tenant compte du plan de progression des soldats. Il s'agit de déployer les 3 000 combattants de l'ALN sur les quatre points cardinaux. Le plan consistait à ne pas jeter les hommes dans la nature, mais au niveau des villages, du moins aux alentours pour tendre un guet-apens à l'ennemi. Les villages sécurisés sont les suivants :
- Sur le flanc est : Aghendjour, Tigrine et Sidi Younès seront l'objet de patrouilles nocturnes et surtout le matin de bonne heure, pour prévenir toute incursion de soldats à partir du camp de Ighzer Amokrane.
- Sur le flanc ouest, les villages Ighil Oudelès, Tazrout et plus loin vers Alma. 


Le cordon de sécurité
Ainsi, les villages se trouvant à la périphérie servent de garnison pour l'ALN, de sorte à sécuriser ceux qui se trouvent au Centre, comme le noyau où doivent se tenir les réunions. En effet, pour des raisons de stratégie, les réunions se faisaient à tour de rôle au niveau d'Ifri, Timliouine, Ighbane et Izemourène. Une telle initiative permet, en effet, de mettre à l'abri les congressistes d'un assaut de l'ennemi, en cas de fuite. La méthode fut efficace, puisque même les villageois trop curieux penseront que les concernés ont quitté le douar, alors qu'ils ont simplement rejoint le village d'à côté. 


La circulation des hommes
La circulation de jour est formellement interdite pour les moudjahidine. En effet, il s'agissait de ne pas dévoiler les positions de l'ALN et se mettre à l'abri de la surveillance ennemie dont le poste d'observations pouvait jaillir de n'importe où. Cette règle est donc impérative. Pour les civils, des mesures draconiennes sont prises pour limiter la circulation. Le chef de chaque village est seul habilité à autoriser leurs déplacements. Les personnes devant se rendre à Ighzer Amokrane devaient être triées sur le volet, pour leur éviter de dévoiler, même involontairement, les positions des moudjahidine. Par contre, il ne fallait pas non plus décréter un blocus pour la population, car l'armée française comprendrait vite qu'il y avait quelque chose de louche ! Il fallait éviter d'attirer le regard ennemi ou de susciter un quelconque soupçon de sa part.


Amirouche, le coordonnateur de cette armée
Amirouche était responsable du déploiement des forces de l'ALN. Il était secondé par Si Hamimi Oufadel, Aïssa Boundaoui et Oudek Arab. Les liaisons se faisaient surtout de nuit, mais Amirouche, entre deux séances, se permettaient de se rendre à l'improviste au niveau des unités pour contrôler leurs positions, leur vigilance et s'enquérir de leur situation. Ses ordres étaient strictes : ne jamais bouger des positions, quelles que soient l'importance des forces ennemies. Il s'agit de tenir à n'importe quel prix, jusqu'à la tombée de la nuit, ceci pour permettre éventuellement aux responsables d'avoir le temps de sortir de l'opération


L'organisation des actions de diversion
Des groupes de moudjahidine avaient pour mission de sillonner la région est (Adekar, Bougie…) Au douar Ath Mansour, c'est le groupe Ghezali Hamou dit « Mlikchi » avec Aïsssa Arab et Mokrane Harani, comme adjoint. Ils étaient postés là, en prévision d'une attaque ou dans l'attente d'un appel en renfort vers Ouzellaguen. A l'Ouest, les portes de fer, Bouira et le flanc sud du Djurdjura, par le commandant Mira Abderahmane. Ces groupes devaient harceler les soldats, juste pour signaler leur présence et les empêcher de se concentrer éventuellement à l'endroit du congrès et de détourner leur attention. 


Comment nourrir toutes ces forces, sans attirer l'attention de l'ennemi
Le problème de nourrir 3000 moudjahidine s'est posé d'une façon cruciale. En effet, comment nourrir des effectifs aussi importants, jamais déployés jusque-là, sans attirer l'attention de l'ennemi ou simplement des curieux. Il serait trop flagrant de ramener 3000 pains par jour ! Ce serait trop flagrant ; comment commander autant de pain et le transporter sans attirer l'attention de l'ennemi. C'était pratiquement impossible, sans risquer de se dévoiler aussitôt. Pour remédier au problème, il y eut le même repas pour tout le monde : couscous et galette auxquels, il faut ajouter les fruits et légumes des jardins potagers des villageois. La solution est trouvée, puisque les quantités de semoule ne seraient pas importantes. Et puis, chaque famille devait préparer sa part de couscous ou de galette en puisant de ses réserves de semoule, en attendant de se faire rembourser. Connaissant la sobriété des moudjahidine et l'ingéniosité des femmes, les repas seront prêts au bout quelques dizaines de minutes. C'est ainsi que tous les moudjahidine et les moussebline se sont restaurés sans problème, grâce à la solidarité de tous les villageois. Ce qui est miraculeux, c'est que 3000 hommes ont séjourné à Ouzellaguen pendant une dizaine de jours, à deux heures de marche du camp militaire, sans qu'il y ait la moindre alerte et surtout sans que l'ennemi n'ait eu le moindre doute ! Et ce fut à la satisfaction de tout le monde que le congrès prit fin, avec la réussite que nous connaissons. Alors, chaque délégation reprit le chemin du retour, avec la satisfaction du devoir accompli et surtout avec dans ses bagages, la charte de la Soummam qui deviendra désormais, un code de conduite pour tous les moudjahidine. La Wilaya III tira alors la fierté d'avoir réussi le défi, d'avoir organisé le congrès dans de très bonnes conditions et d'avoir réalisé, un fait unique dans l'Histoire de la guerre de libération, qui est la rencontre de tous les chefs des maquis. Une telle initiative ne se reproduira plus malheureusement, du moins au niveau de l'Intérieur. Pour des raisons évidentes de sécurité, de telles réunions se tiendront désormais à l'extérieur, au grand regret des chefs des maquis !
Djoudi Attoumi

Edition du 27 décembre 2005 > Actualité


Assassiné il y a 48 ans À TÉTOUAN (Maroc)
Abane Ramdane ou le cri d'outre-tombe


Vingt-sept décembre 1957-27 décembre 2005. 48 ans après son exécution par ses compagnons d'armes à Tétouan, au Maroc, Abane Ramdane fait toujours l'actualité. Une brûlante actualité.


Son projet, sa mort et même sa dépouille sont sujets aujourd'hui à une grosse polémique. En ce jour commémorant son abject assassinat, cet homme décidément trop dérangeant, sa famille qui se recueillera aujourd'hui sur sa tombe au cimetière d'El Alia, ou ce qui en reste, va devoir marquer ce triste anniversaire d'une pierre noire. D'une pierre noire parce que la sépulture de son fils héros a été profanée à la veille du 1er novembre dernier, qui marquait le 50e anniversaire du déclenchement de la glorieuse révolution. Quel sacrilège pour un homme qui a payé de sa vie son attachement indéfectible aux idéaux de liberté et de démocratie ! Suprême insulte pour celui que ses compagnons surnomment, à juste titre, « l'architecte de la révolution ». Abane Ramdane ne laisse personne indifférent. Partisans et adversaires ne ratent aucune occasion, les uns pour louer les qualités hors pair de l'homme, les autres pour déverser leur fiel sur un leader qui les a empêchés d'arrimer la révolution algérienne à celle de Djamel Abd Ennasser. De tous les dirigeants de la Révolution, morts ou en vie, Abane Ramdane reste de loin celui qui suscite le débat, ravive la polémique, mais surtout dont le projet politique est plus que jamais transposable à l'Algérie de 2005. Un colloque, tenu il y a deux ans à Paris, et qui avait réuni un aréopage d'historiens et d'hommes politiques, avait choisi comme thème générique : « Abane Ramdane : une alternative encore possible ». Mohamed Harbi, Benjamin Stora, le philosophe Messaoud Benyoucef, entre autres, s'étaient relayés à la tribune pour disséquer la pensée de Abane et mettre en relief « ses capacités d'organisation et de rassemblement ». Pour Mohamed Harbi, Abane fait tout simplement partie « des mythes politiques ». Il est vrai que les qualités de cet homme sont reconnues, y compris par ceux qui ne le portent pas forcément dans leur cœur. D'autres, en revanche, laissent échapper leurs rancœurs. A l'image de Ali Kafi qui, dans un livre-mémoire controversé et publié en 2001, accusait Abane Ramdane d'« intelligence avec l'ennemi » ou encore de Ahmed Ben Bella qui l'avait lynché, via Al Djazeera, en le présentant comme un « traître ». Régulièrement donc, la famille de Abane Ramdane a été appelée à réagir contre ces tentatives récurrentes de souiller la mémoire de son fils par des gens qui n'apportent aucune preuve historique, sinon celle de vouloir se venger sur un homme dont le seul tort était d'avoir voulu préserver la révolution des luttes des clans et autres courses au pouvoir. On voit bien que même mort, Abane polarise le débat. Et sa mort est justement sujette à un silence d'Etat. Près d'un demi-siècle après, les écoliers, lycéens et étudiants algériens ne savent pas qu'il avait été assassiné par ses frères. Ils ne savent pas non plus pourquoi, par qui et comment il avait été exécuté un certain 27 décembre 1957. Pis encore, un autre silence est savamment entretenu sur sa dépouille qui serait restée à Tétouan, malgré la fameuse opération de rapatriement publique, organisée il y a quelques années. Hocine Aït Ahmed n'a pas hésité à jeter un pavé dans la mare, le 1er novembre dernier sur BRTV, en soutenant que la dépouille de Abane « n'a jamais été rapatriée ! ». Le philosophe Messaoud Benyoucef, lui, enfonce le clou en affirmant que la tombe de Abane à El Alia « est vide, et que c'est une mort sans cadavre ! ». Officiellement, ce sujet demeure un tabou. Et la profanation, le 28 octobre dernier, de cette sépulture a relancé encore la suspicion. S'agissait-il d'un acte de vengeance commis par ceux qui s'acharnent sur la mémoire de cet homme ou, alors, l'œuvre préméditée des personnes qui veulent ouvrir une tombe... vide ? A Tétouan ou à El Alia, Abane Ramdane hante les mémoires.
Hassan Moali

La controverse sur Abane Ramdane déclenchée par les
déclarations de Ben Bella, début novembre, continue
Recueilli par P.A.Barisain


A présent, c'est Ben Tobal qui dénigre l'organisateur du Congrès de la Soummam. Dans Liberté Algérie, un historien algérien, K. Mameri, lui répond:
Abane : l’héritage immortel
Par K. Mameri.
Il est d’une extrême gravité que la conscience algérienne ne soit pas soulevée et révoltée par l’apologie du crime politique.


Les limites de la décence et même de la déchéance morale seraient-elles atteintes ? Faut-il croire que les défenses immunitaires du corps social algérien sont gravement affectées comme le serait le corps d’un individu et qu’elles ne répondent plus ?

On croyait Ben bella “indépassable” lorsque, le premier, il avait, le 26 avril 1958, encouragé du fond de sa prison Krim, Bentobal et Boussouf quant à l’épuration, entamée, qui ne visait rien d’autre que l’assassinat de Abane. Voici que Bentobal déclare à son tour, ces jours-ci (décembre 2002), que Abane “méritait plus que la mort” après l’avoir qualifié de héros ; ce qui soit dit en passant accable à la fois Ben Bella, dont il explique l’absence au Congrès de La Soummam par la peur de s’y rendre, et même Ali Kafi, son ancien compagnon de la zone II , dont il réfute les accusations. Ben Tobbal n’est pas à une contradiction près, comme on le verra plus loin, lui qui ne tarissait pas d’éloges sur le Congrès de La Soummam, œuvre impérissable de Abane.

Soyons clairs. Ma réaction n’est que celle d’un citoyen algérien indigné et d’un auteur-chercheur en sciences politiques lié par le serment de vérité.
Je n’ai connu aucun de ces personnages et je n’ai eu de compte à régler avec personne. mais ma conscience est révoltée devant des accusations grossières et mensongères sans preuves, et qui s’annulent entre elles, puisque Bentobal accable aussi bien Ben Bella que Kafi.

Imagine-t-on, un seul instant, pour rester dans les parallèles historiques, un Français, quel qu’il soit, de gauche ou de droite, historique ou non, faire l’apologie de l’assassinat de Jean Moulin, héros de la résistance française contre l’occupant nazi ?

Un peuple qui ne fait pas respecter son histoire par ses propres dirigeants cesse d’être respecté lui-même.
D’autant plus que dans cette tempête d’accusations tardives et maladives de gens aigris, amers, déclassés et oubliés par l’histoire, le seul qui soit resté intact et grandi c’est Abane, lui-même. Car son héritage, moins visé que son caractère, restera immortel et éternel.
Le voici pour l’essentiel, tel que reconnu par les acteurs qui ont eux-mêmes contribué à forger l’histoire de notre pays, même si certains ont été et restent ses adversaires.
Le rassemblement des forces nationales sans lequel il eut été illusoire de réussir la libération de l’Algérie captive est incontestablement l’œuvre la plus réussie de Abane Ramdane.

Aujourd’hui, on l’appellerait Unité nationale.

Qui mieux que Ferhat Abbas peut en témoigner ? Lui qui représentait le deuxième courant, en termes d’importance, du nationalisme algérien d’alors.
Écoutons ce qu’il dit de son adhésion à la révolution algérienne :

“Abane nous demanda si nous étions disposés à rejoindre avec Boumendjel et Sator la délégation extérieure au Caire. Il n’était pas satisfait du comportement de Ben Bella vis-à-vis du Dr Lamine Debaghine.
Je lui fis une autre proposition (pour que personne ne nous accuse) d’avoir pris le train du FLN en marche.
Abane protesta : “D’abord, le FLN n’appartient à personne, plutôt au peuple qui se bat. L’équipe qui a déclenché la Révolution n’a acquis sur celle-ci aucun droit de propriété. Si la Révolution n’est pas l’œuvre de tous, elle avortera inévitablement...” Pour couper court à cette controverse, nous nous sommes ralliés à l’opinion de Abane.”
C’est ici que Abane aura atteint, seul, le sommet de l’intelligence politique et du patriotisme.

Longtemps adversaire pourtant de Ferhat Abbas et des autres courants politiques de l’époque, il savait que la mobilisation quasi-générale du peuple dans toutes ses composantes était vitale pour que l’Algérie puisse être libérée.
Seul, il le conçut et le réalisa en agrégeant à titre individuel les oulémas, les anciens MTLD dits centralistes, les modérés de l’UDMA de Ferhat Abbas, les communistes du PCA et même, plus largement encore, les libéraux français favorables à l’indépendance de l’Algérie.

Autre achèvement irremplaçable, incomparable, de Abane, c’est l’organisation et la réussite du Congrès de La Soummam où, pour la première fois, de sa longue histoire, l’Algérie était réunie dans toutes ses régions et unifiée dans les institutions (CCE et CNRA) qui allaient naître.

Là aussi, ne revenons pas sur des accusations indignes. Écoutons plutôt dans son discours de l’époque (5 février 1960) Lakhdar Bentobal qui s’abîme aujourd'hui, au soir d’une longue vie, dans un déchaînement incompréhensible de haine et de passions exhumées.

“Avant le Congrès historique du 20 août 1956, chaque wilaya vivait renfermée sur elle-même et volait de ses propres ailes.”
“Le Congrès va instaurer pour la première fois un commandement unique de la Révolution qui s’appellera le CCE. Pour la première fois également dans l’histoire de notre Révolution, il sera défini un semblant de principes et de lignes bénéficiant d’un souffle nouveau, d’une âme nouvelle pour reprendre sa marche avec une vigueur accrue, une confiance sans bornes en l’avenir et une direction unique... Avant le 20 août 1956, tout ce dont je viens de parler n’existait pas. L’apport du Congrès de La Soummam à la Révolution, peu d’observateurs avertis oseraient le nier.”

Comme vous aviez raison jusque-là, M. Bentobal ! Alors vous, qui y étiez et qui prenez une part de gloire dans ce monument dédié à l’unité nationale et à la liberté du peuple, pourquoi avez-vous brûlé aujourd’hui ce que vous aviez adoré hier, d’ailleurs bien après l’assassinat de Abane ?


Avez-vous oublié les résolutions auxquelles vous aviez pris part, interdisant formellement l’égorgement et l’étranglement qui n’est pas moins atroce, cruel et inhumain ?

De plus, tout prévenu avait droit à sa défense. L’avez-vous accordé à Abane ?


Comment peut-on expliquer que les participants du Congrès de La Soummam n’aient même pas, moins d’une année après, respecté leurs propres résolutions ?

Il n’est pas acceptable, non plus, qu’aujourd’hui certains esprits, pourtant cultivés, rompus aux études de droit, cherchent à faire passer par “pertes et profits” la mort de Abane ou tout simplement à la banaliser en considérant que toutes les révolutions ont eu ce genre de sombres épisodes.

Non, l’assassinat politique n’est pas acceptable, tolérable et même pas concevable. Ici ou ailleurs. Hier, aujourd’hui ou demain. Sans quoi, la société humaine sera renvoyée aux âges sombres et retombera dans une jungle.

D’autant plus, encore une fois, une fois pour toutes, que Abane reste grand malgré son caractère et ses défauts, inhérents à toute personne humaine. Il est le plus grand de la Révolution algérienne.


Je ne vois pas, pour tout dire, au nom de quoi, de qui et de quelle éthique, on minimiserait son apport, incomparable et sans égal. D’où l’honnêteté élémentaire, à défaut d’une reconnaissance digne des grandes nations de lui donner le titre, combien mérité, de “père de l’indépendance”.

K.M. Abane Ramdane, Héros de la Guerre d'Algérie, Khalfa Mameri. Editions Rahma , Alger , 1992.

Ajouter un Commentaire