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Congrès de la Soummam, secrets d'une plate-forme révolutionnaire 1/2
Par aziz3d Accueil le 14 Mai 2012


Il fallait prévoir la sécurité des grands patrons qui allaient se réunir quelque part en Kabylie. La grande conférence -Abane disait même congrès- allait s'ouvrir en juillet, pense Si Sadek, ce 15 juillet 1955. Tous les chefs de zone et les représentants de l'extérieur devaient se réunir pour la première fois depuis le déclenchement de la révolution.
Sadek, Si M'hamed, commissaire politique, et Si Chérif, un homme du Sud à qui on avait confié la zone 6 (Sahara), devaient être du voyage. Sadek composa l'escorte: quarante hommes armés et quatre F.M. de protection. Il prévoyait trois semaines de voyage pour gagner l'épaisse forêt qui couvrait les pentes de la chaîne des Bibans où devait se tenir la conférence. Trois semaines pour faire à pied les cent cinquante kilomètres à vol d'oiseau qui séparaient Palestro de Bordjbou-Arreridj, il fallait bien compter cela car sur ces cent cinquante kilomètres il allait falloir passer à travers le tiers de l'armée française. A pied. Et de nuit.


Faire le bilan de vingt mois de révolution, critiquer certaines méthodes employées, en préconiser d'autres et surtout unifier le commandement, tel était le but que s'était fixé Abane en convoquant un congrès.
A vrai dire, l'idée d'une réunion générale revenait aux six Fils de la Toussaint qui s'étaient donné rendez-vous trois mois après le déclenchement. Mais la répression avait été si vive, si efficace, que toutes les liaisons avaient été coupées. Krim, Abane, Ben Khedda, Saad Dahlab et Ben M'Hidi, qui les avait rejoints à Alger, discutèrent longuement des idées directrices qui devaient animer le congrès. Depuis quelque temps, les cinq hommes étaient devenus de véritables chefs de la révolution, mais des chefs politiques. S'ils contrôlaient militairement l'Omanie, la Kabylie et l'Algérois, une partie de l'armée leur échappait: la zone de l'Aurès et surtout la zone 2, où Zighout Youssef et Ben Tobbal se montraient redoutables. Février et mars avaient vu les Constantinois isoler à leur profit tout le massif de Collo jusqu'à Djidjelli. Cette zone était devenue pour eux d'une sécurité totale. Ils avaient récupéré des armes en quantité, jusqu'à des jeeps et land-rover dont ils ne savaient que faire. Des fermes avaient été libérées et Ben Tobbal avait établi des comités de métayage. Certains villages de colonisation, tel Roknia, avaient été abandonnés par les Européens. La Dépêche de Constantine avait même titré : «Village à vendre». Bref l'autorité de Zighout sur le Constantinois était incontestable.
Il fallait donc que ces deux régions, Aurès et Nord constantinois acceptent la direction collégiale d'Alger. De plus, chacun des cinq chefs désirait profondément que l'on discute en commun des grands problèmes qui se posaient ou allaient inévitablement se poser à la révolution. Les cinq hommes étaient arrivés aux conclusions suivantes:
1. Il faut que les responsables de toutes les zones se réunissent. Le fait même de leur réunion sera considérable car il doit pouvoir permettre un dialogue fructueux sur les méthodes d'organisation. Chacun sortira de son cadre habituel et sera amené à se pencher sur les difficultés de l'autre. On pourra ainsi examiner les différentes formes de pression et les réactions qu'on devrait avoir pour reprendre en main la population ;
2. Il faut établir une plate-forme politique commune à cet ensemble de responsables afin que dans toutes les zones la pensée du Front puisse être véhiculée de la même manière, avec la même doctrine et les mêmes objectifs. Créer sur le plan politique et militaire une unité de commandement. Car, jusque-là, chaque chef de zone avait agi comme au 1er novembre: selon son humeur, son talent, ses qualités de chef. Les résultats étaient excellents dans le Nord constantinois. Et devenaient catastrophiques dans l'Aurès où -les chefs ignoraient la mort de Ben Boulaïd- c'était l'anarchie la plus complète;
3. Sur le plan militaire, il était nécessaire d'établir des frontières entre chaque zone pour éviter des frictions entre chefs locaux. Les limites des zones devaient être fixées sur le plan géographique. Zighout s'était plaint des incursions «expansionnistes» d'Amirouche qui, inlassablement, étendait son territoire et soumettait la population par des méthodes que réprouvaient formellement les chefs constantinois.
A partir de ces grandes lignes, Lebjaoui, Ouzegane et Chentouf avaient établi les termes d'une plate-forme dont les différents articles seraient à nouveau étudiés et soumis au vote du congrès.
Pour les chefs algérois, il s'agissait également de faire admettre la primauté du politique sur le militaire et de l'intérieur sur l'extérieur, sujets qu'Abane, à qui beaucoup reprochaient de se laisser griser par la puissance acquise à Alger au cours des derniers mois, estimait essentiels. Il comptait beaucoup sur l'aide de Ben M'Hidi pour l'emporter.
M'Ben Hidi, l'un des six chefs du 1er novembre, s'était tout de suite entendu avec Abane. Les deux hommes avaient sans nul doute la plus forte personnalité de l'état-major du Front. En outre, ils possédaient l'un comme l'autre une culture politique bien supérieure à celle de Krim, de Zighout ou d'Ouamrane. Mais là s'arrêtait leur ressemblance car autant Abane était fort, caustique, exclusif, expéditif dans ses jugements comme dans ses décisions, autant Ben M'Hidi était calme, tranquille, apaisant, réfléchi.
Capable de risquer sa vie avec autant de courage et de détermination que le chef de commando le plus efficace, Ben M'Hidi préférait parler, démontrer, convaincre. C'était l'idéaliste révolutionnaire, le politique, le théoricien. Abane, lui, mêlait sans cesse la politique à l'action. Plus Abane était fracassant, plus Ben M'Hidi était raisonnable. Pour lui, toute action devait être justifiée par un but politique. Il était persuadé que l'action politique apporterait la victoire et il négligeait les supports militaires.
Cet homme au physique fluet, à la voix douce et posée, était animé d'une foi profonde. C'était un socialiste convaincu et il voulait profiter de ce congrès pour faire admettre aux militaires la suprématie de l'action politique.
Respecté par tous comme chef historique, il va être le tampon entre Abane et certains militaires qui supportent difficilement les excès de langage et les jugements sans appel du chef algérois. Il sera le véritable animateur de ce congrès préparé par Abane et qui va se révéler comme l'événement le plus important de l'histoire du Front puisqu'il donnera à la révolution algérienne les bases politiques et le cadre militaire qui lui manquaient jusque-là.
Le 3 juillet, près de Z'Bar-Bar, la caravane d'Alger qui comprenait Ouamrane, Abane, Ben M'Hidi, Sadek et Si Chérif avec leurs quarante hommes d'escorte s'était fait accrocher par un bataillon français. Pour la première et unique fois de la révolution, les deux «politiques» Abane et Ben M'Hidi avaient fait le coup de feu. Il n'y avait pas eu de casse. Sous la violence de la riposte, les Français, croyant avoir à faire à une katiba, s'étaient repliés. Le calme revenu, le chef d'escorte et Sadek avaient reproché aux chefs d'avoir pris part à l'action.
«Vous n'êtes pas là pour ça. Il faut arriver à la Soummam entiers!»
Le 7 juillet, près de Bouïra, nouvel accrochage. Là, Ouamrane avait été touché au mollet gauche. On avait perdu Ben M'Hidi, qui ne connaissait pas la région kabyle. En outre, le commando et les chefs étaient en uniforme et les gens du douar Bounouh, près du Djurdjura, les avaient pris pour des goumiers et avaient refusé de les recevoir! Il avait fallu se faire reconnaître. On avait récupéré Ben M'Hidi qui avait gagné comme il avait pu le village où la troupe avait fait halte pour le dîner.
Quelques heures plus tard, au douar Béni-Mélikèche, dans la région de Tazmalt, la caravane algéroise fit sa jonction avec les Kabyles : Krim, Amirouche et Mohammedi Saïd. Il fallait gagner la zone des Bibans, lieu de rendez-vous fixé aux Aurésiens et aux Constantinois.
Le 22 juillet à la nuit, le congrès de la Soummam faillit se terminer avant d'avoir commencé. La caravane comptait maintenant deux cents hommes. Lors du passage de la ligne de chemin de fer Bouïra-Bougie, les chefs F.L.N. tombèrent sur une embuscade de routine tendue par des rappelés. Pas question de faire face. Les chefs se sauvèrent à toutes jambes, laissant le commando d'Alger et ceux d'Amirouche s'expliquer avec les Français. C'est au petit jour, lorsque les rescapés eurent gagné la forêt des Bibans, qu'on s'aperçut de la catastrophe: le mulet qui transportait tout le secrétariat de la future conférence et 500 000 anciens francs avait été pris de panique et s'était sauvé au galop! On apprendra plus tard que ce mulet volé par le F.L.N. à des goumiers de la région avait regagné directement sa caserne à Tazmalt, apportant à domicile aux services de renseignements français l'annonce d'une conférence dès plus importantes, le nom de ceux qui allaient y participer, la date fixée: 30 juillet, le double des invitations lancées aux chefs de chaque région et toute la documentation nécessaire à l'établissement d'une plate-forme politico-militaire de la plus haute importance! Seul le lieu de la rencontre manquait. Immédiatement, le général d'Elissagaray monta une gigantesque opération ratissage dans toute la région des Bibans.
Lorsqu'ils s'étaient aperçus de la catastrophe, les chefs F.L.N. avaient décidé de changer le lieu où se déroulerait le congrès. On choisit de se réunir au-dessus d'Ighzer-Amokrane, au pied du Djurdjura, au cœur d'une zone tenue par les 1 500 hommes d'Amirouche chargé de la sécurité générale du congrès. Celui-ci envoya Kaci, son adjoint, à la rencontre de Zighout, Ben Tobbal et du commando constantinois pour les aviser du changement imposé par les circonstances. La réunion se tiendrait en pleine montagne pour éviter l'opération d'Elissagaray. « S'ils ont saisi le mulet, prédit Amirouche, on va assister à un beau feu d'artifice.»
L'opération se déroula sous leurs yeux le 31 juillet. Ils eurent ainsi confirmation que l'armée française avait bien récupéré le «secrétaire de Krim Belkacem»!
Elissagaray avait engagé la 7e D.M.R. tout entière dans une opération de grande envergure. Un véritable barrage de chars délimita la région comprise entre la Soummam, les Bibans, la route de Sétif et de Bougie. Puis, guidée par des fusées lumineuses, l'aviation «arrosa» le périmètre avant que l'armée se mette en marche. Un filet aux mailles infranchissables s'était refermé sur la région. Si les renseignements étaient exacts, les chefs rebelles n'en sortiraient pas. La 7e D.M.R. livra plusieurs combats violents car les hommes des commandos d'Amirouche qui n'étaient pas affectés à la sécurité des membres du congrès harcelèrent certaines unités isolées. Le bilan publié par la 7e D.M.R. fut lourd : «40 rebelles tués. 10 capturés ainsi que 200 suspects. 13 militaires français tués, 10 blessés. »
Amirouche de son côté assura aux participants au congrès qui avaient assisté au combat depuis les collines voisines, à 2 km au-delà du barrage de chars, qu'il n'avait pas eu de pertes importantes.
Il avait attaqué pour que la 7e D.M.R. trouve l'adversaire espéré vers le sud et qu'elle n'ait pas l'idée de poursuivre son opération vers le nord, où allait se tenir la conférence.
C'est sur la lisière de cette opération que tombèrent les Constantinois avertis par Kaci du changement de rendez-vous. Zighout et Ben Tobbal jouèrent à cache-cache pendant une semaine avec quelques unités isolées et récupérèrent même un F.M. sans perdre un homme.
Le 2 août 1956, les Constantinois faisaient leur jonction avec les Algérois et les Kabyles.
Le soleil faisait éclater le Djurdjura dont les pentes venaient se perdre à quelques centaines de mètres derrière la maison forestière d'Igbal appartenant à Saïd Mohamed Amokrane, dit Maklouf, un militant du village d'Ighzer-Amokrane. Contacté en pleine nuit par les hommes d'Amirouche, il avait conduit à l'aube la caravane des chefs sur une piste défoncée. La piste était mauvaise, pierreuse, glissante. Le pied y trouvait difficilement un appui sûr, mais elle avait l'avantage d'être invisible de la route nationale, cachée par une double rangée d'eucalyptus dont les branches qui pendaient mollement faisaient un rideau opaque et bruissant.
Après cinq kilomètres, les chefs en marche rencontrèrent les premières sentinelles postées par Amirouche. Le responsable de la sécurité avait dû transformer en quarante-huit heures tout le dispositif prévu pour la forêt des Bibans et replier ses 1 500 hommes sur la région d'Igbal, où se déroulerait la conférence.
Lorsque la caravane arriva à la maison forestière les hommes se laissèrent tomber sur l'herbe qui bordait le chemin. La maison comportait trois pièces. Un rez-de-chaussée où déjà la femme de Makiouf et deux de ses filles préparaient du café, des galettes, des piments et des figues pour les chefs de la révolution, et deux pièces au premier étage dont les fenêtres à volets verts s'ouvraient sur un balcon sans rambarde.

Congrès de la Soummam, secrets d'une plate-forme révolutionnaire 2/2
Par aziz3d  15 Mai 2012
Salah Hocine se présenta à Krim Belkacem:
« Je suis chargé par Amirouche de mettre ma section en protection de l'état-major
La population de la région parlée d'une «armée de Igbal» et l'on n'appelait plus la maison de Makiouf que «la caserne d'Amirouche». Pour ces gens simples et terrorisés par les violents combats et les bombardements dont leur région avait été le cadre depuis 1955, le nom d'Amirouche était le symbole de la révolution. Ils connaissaient vaguement celui de Krim Belkacem et ignoraient tout d'Abane ou de Ben M'Hidi.
Les deux chefs politiques, faisant équipe, étaient logés plus bas dans la maison de Bouguermouth, Face à la quelle s'ouvrait la vallée de la Soummam.
Ben Tobbal et Zighoud faisaient connaissance avec Krim et Abane qu'ils n'avaient jamais rencontrés. Les Constantinois ne connaissaient que Saad Dahlab, envoyé fin mars 1956 par Abane pour les sonder sur l'éventualité d'un congrès, Ouamrane, un ami de longue date et Ben M'Hidi qu'ils n'avaient pas revu depuis ce 25 juillet 1954 où, dans une villa du Clos-Salembier, ils avaient décidé à vingt-deux de la lutte armée contre la France.
En ce mois d'août 1956, ils étaient seize réunis à Igbal en pleine montagne pour donner un nouveau cadre à la révolution.
Zighout Youssef, Ben Tobbal, Ben Aouda, Ali Kafi, Rouiba Hocine, Mezhoudi Brahim représentaient la région 2 : Nord constantinois.
Krim Belkacem, Mohammedi Saïd, Amirouche, Kaci représentaient la Kabylie, région 3. Ouamrane, Sadek, Si M'hamed, l'Algérois, région 4. Ben M'Hidi, l'Oranie, région 5.
Abane représentait la politique et la ville d'Alger qu'il avait bien l'intention de transformer en zone autonome détachée de la région 4.
Sadek, Si M'hamed et Si Chérif étaient sur le point de repartir car l'état-major avait appris qu'Azzedine et trois infirmières avaient été faits prisonniers dans une immense opération menée par l'armée dans l'Algérois. Il fallait reprendre la région en main dans le plus bref délai. En outre, Sadek assurerait la liaison avec Alger où Ben Khedda et Saad Dahlab étaient restés pour assurer l'intérim.
«Qui représente l'Aurès? demanda Ben Tobbal.
— Pendant notre bref passage dans les Bibans, répondit Abane, au lieu de rendez-vous initial, j'ai vu Omar Ben Boulaïd. Il m'apportait une lettre de son frère Mostefa qui le déléguait à sa place pour le congrès. Il est reparti voyant que vous n'étiez pas arrivés et doit revenir ici dans quelques jours.»
Ben Tobbal et Zighout crurent avoir mal entendu. «Comment! C'est Mostefa qui a délégué Omar, son frère? dit Zighout.
— Oui, J'ai vu la lettre.
— Mais, Abane, Mostefa est mort. Et l'Aurès en pleine anarchie. La lettre est une fausse!
— Je t'assure, intervint Ben M'Hidi, je connais l'écriture de Ben Boulaïd. La lettre est authentique. »
Ben Tobbal expliqua qu'ayant la liaison avec la région 1, il avait envoyé deux émissaires dans l'Aurès. Les deux hommes étaient revenus annonçant la mort de Ben Boulaïd avec onze cadres après l'explosion d'un poste piégé. Chihani avait pris sa place, puis avait été liquidé par Adjel Adjoul, qui l'avait accusé d’homosexualité. On murmurait même que Ben Boulaïd aurait pu être liquidé par Adjel Adjoul.
« Ben Boulaïd, le vrai, Mostefa, est mort, insista Zighout. Et les tribus chaouïs vivent en circuit fermé. C'est l'anarchie.
— C'est bon, répondit Abane visiblement incrédule. Attendons le retour d'Omar Ben Boulaïd et nous verrons bien. »
Ben Tobbal avait remarqué l'agacement que semblait éprouver Abane devant les explications des maquisards.
Et l'extérieur, interrogea-t-il, qui représente les frères de l'extérieur?
— On leur a envoyé une convocation, répondit Abane. Mais ils sont bloqués en Italie, et ils ne peuvent parvenir jusqu'ici à pied!
— Si l'extérieur n'est pas là, dit Zighout, on contestera le congrès ci notre réunion ne servira à rien.
— Mais Ben M'Hidi le représente », rassura Krim.
Ben M'Hidi le coupa :
«Attention! Je suis allé à l'extérieur, j'en suis revenu. Je ne suis pas le représentant officiel des frères Ben Bella, Khider et Ait Ahmed, mais je peux vous affirmer que la pensée qui ressort du projet de plate-forme mis au point à Alger concorde avec leurs opinions. »
Abane communiqua alors le projet établi par Ouzegane, Lebjaoui et Chentouf et que Krim, Ben M'Hidi et lui-même avaient supervisé.
«C'est là-dessus que nous travaillerons, dit-il, étudiez le document avec soin. Maintenant il ne nous reste plus qu'à attendre Omar Ben Boulaïd et nous pourrons commencer.»
L'attente allait durer quinze jours pendant lesquels les oppositions entre clans ne firent que se développer.
C'est d'abord Amirouche qui vint se plaindre à son chef, Krim Belkacem, de l'attitude d'Abane.
Abane se comportait en véritable patron du congrès. Les Constantinois partageaient la même opinion. Ben Tobbal fit remarquer à Zighout que les «politiques» Ben M'Hidi et Abane avaient de plus une attitude un peu trop paternaliste vis-à-vis des militaires, des maquisards et n'avaient pas avec eux le comportement de chefs à chefs qui convenait. En outre, les maquisards sentaient que les politiques n'avaient pas la même conception qu'eux de l'importance de l'action militaire.
« On a l'impression, dit Ben Tobbal, que les cinq d'Alger ont déjà constitué une direction et qu'ils nous ont réunis pour se faire plébisciter.
— Tout cela n'est pas bien grave, répondit Zighout. L'important est de maintenir un état d'esprit constructif.
— Oui, mais à entendre certains, on les croirait très alléchés par une solution de type tunisien. Et cela ce n'est pas très constructif»
Krim penchait de leur côté. Eux, les maquisards de la première heure, sentaient que quelque chose se tramait dans leur dos. Ces conversations d'août 1956 auront sans doute été à la base de l'association Krim-Ben Tobbal à laquelle se joindra Boussouf et qui, dix-huit mois plus tard, prendra la tête de la révolution, Abane étant «éliminé» et l'état-major installé à Tunis.
Sentant que l'atmosphère se dégradait, Abane et Ben M'Hidi consultèrent leurs compagnons pour ouvrir le congrès. Les travaux commencèrent le 20 août 1956.
Il était nécessaire de se partager le travail et de se réunir en commission pour mettre au point la plate-forme qui devrait être adoptée à la fin des travaux. Mais auparavant, quelques questions essentielles devaient être réglées au premier rang desquelles les méfaits et les massacres qui avaient un énorme retentissement et discréditaient la révolution. Trois événements étaient particulièrement mis en cause : le massacre du 20 août à Philippeville et à El-Halia, dont Zighout Youssef était responsable, le massacre de Sakamody, où des femmes et des enfants européens avaient été tués dans des conditions épouvantables par les hommes d'Ali Khodja et enfin la Nuit rouge de la Soummam, massacre dû à Amirouche.
«Tout militant, protesta Ben Tobbal contre Amirouche, n'a rien s'il n'a pas l'amour de son peuple. Il faut que le chef -s'il est un vrai chef- redresse les torts du peuple et non qu'il le massacre.»
Abane et Ben M'Hidi étaient eux aussi opposés à l'action d'Amirouche, mais Krim, tout en se déclarant contre l'initiative de son subordonné, le «couvrit». Étant chef de la Kabylie, c'était lui le responsable. L'affaire fut classée. Ouamrane opposa la même attitude aux critiques formulées contre Ali Khodja, responsable de Sakamody.
Quant à Zighout, il expliqua qu'au 20 août on était au bord du désespoir, qu'il n'y avait pas d'armes, que l'extérieur n'avait rien fourni.
«C'était une action sur une grande échelle ou la fin de la révolution, expliqua-t-il, j'ai récupéré 700 armes dont 13 F.M. Et la répression a été telle: 12 000 morts recensés pour un peu plus de 70 Européens tués, que cela efface tout!»
Les assistants décidèrent que les raisons invoquées étaient entendues, que l'on n'en parlait plus mais qu'il fallait désormais être vigilant. Ces sortes d'actions favorables à la seule propagande française ne devaient plus se reproduire. La mise en garde figurerait sur le compte rendu du congrès.
Les véritables travaux pouvaient commencer. Ils durèrent quinze jours. Ni les membres de l'extérieur ni les représentants de l'Aurès où le combat avait commencé en novembre 1954 n'y participèrent. Ce qui n'allait pas manquer de provoquer toutes sortes de réactions qui devaient marquer à jamais non seulement l'état-major, mais l'orientation même donnée à la révolution.
Le 5 septembre, la plate-forme de la Soummam était prête et adoptée à l'unanimité. C'était un travail considérable. Elle abordait tous les problèmes de la révolution: les buts de l'A.L.N., l'organisation du F.L.N., les perspectives politiques, les moyens d'action et de propagande, l'attitude face à l'opinion internationale.
On réglait leur compte au parti communiste, aux messalistes, aux berbéristes. On réglementait les grades, on créait des insignes. On réaffirmait les conditions politiques d'un cessez-le-feu: reconnaissance de la nation algérienne et de l'indépendance de l'Algérie, libération des prisonniers politiques, reconnaissance du F.L.N. comme seul «interlocuteur valable». La plate-forme entrait dans les détails du déroulement de futures négociations pour la paix. Elle définissait les rapports avec le mouvement paysan, avec les ouvriers, les syndicats, les intellectuels, les artisans et commerçants, avec les libéraux et les juifs. Elle réaffirmait surtout l'indépendance de la révolution «inféodée ni au Caire, ni à Londres, ni à Moscou, ni à Washington». Sur le plan pratique et immédiat, les treize participants, à la fin des travaux, décidèrent la création de deux organismes: l'un cinq membres, dénommé C.C.E. (Comité de coordination et d'exécution), l'autre de 34 membres (dix-sept titulaires, dix-sept suppléants) baptisé C.N.R.A. (Conseil national de la révolution algérienne).
Le C.C.E. devait être le véritable état-major de direction de la révolution. Ben M'Hidi, Abane et Krim y furent élus d'office. Mais les discussions furent vives lorsque Ben M'Hidi et Abane proposèrent d'y adjoindre des représentants d'autres tendances.
«Il ne faut pas qu'il y ait seulement des colonels, dit Abane, il faudrait aussi des centralistes. De même pour le C.N.R.A. »
Mais tous les maquisards du 1er novembre, ceux qui en Kabylie s'appelaient les Ashab Enif, «les hommes de la dignité», par opposition aux Ashab Bessif, «les hommes malheureux», c'est-à-dire ceux qui avaient suivi spontanément le mouvement créé par les premiers, et aux Ashab Bessif, ceux venus «de force», se déclarèrent favorables à un renouveau radical.
«Pas de vieux "mouillés" dans la politique, dit Ouamrane. Pas d'Abbas, de Ben Khedda et autres centralistes.»
Les « bisons », les durs, les maquisards furent difficiles à convaincre. Ben M'Hidi, puis Abane firent pour eux une analyse de la situation.
«A aucun moment, expliqua Ben M'Hidi, nous ne devons laisser se constituer une troisième force, une tendance qui pourrait négocier avec la France en dehors du F.L.N.
— II faut que le Front soit synonyme d'unité, ajouta Abane. Il nous faut toutes les tendances: les U.D.M. A. d'Abbas, les centralistes de Ben Khedda, les ulémas de Toufik El-Madani... Même les communistes. Tous sont au Front. Tous ont abandonné leur étiquette politique pour celle du F.L.N., ils doivent être représentés.»
Krim et Zighout se rallièrent très vite à Ben M'Hidi et Abane.
«Moi, dit Zighout, je reste à ma région, ou plutôt à ma wilaya puisque c'est le mot que nous emploierons désormais. J'y serai plus utile.»
Les «irréductibles» furent mis en minorité. Saad Dahlab et Ben Khedda, les plus importants centralistes ayant rallié le F.L.N., furent nommés au C.C.E. Les représentants des autres tendances viendraient rejoindre les membres éminents du Front au sein du C.N.R.A.
Désormais les chefs de wilaya -ce n'est qu'à partir de la Soummam que ce nom est donné aux zones- devront exécuter les ordres du C.C.E. Toute décision du C.C.E. devra être prise obligatoirement par ses cinq membres.
« Où se tiendra le C.C.E. ? demanda Ouamrane.
— Alger me semble tout indiqué, dit Abane. Ce sera plus facile pour établir les liaisons entre les wilayas et l'extérieur.
— Oui, dit Krim, mais nous serions plus en sécurité dans la montagne.»
Le C.C.E. ayant été créé pour une plus grande efficacité, Krim se rallia à l'avis d'Abane. Le C.C.E. siégerait à Alger où, précisa Ben M'Hidi, «il travaillerait dans le calme et la sécurité». Ce qui fit  rire Ouamrane.
«Si vous voulez faire la révolution, dit-il, croyez-moi, c'est à Alger qu'il faudra porter de grands coups. Sur ce point, Yacef a raison. Là, on en parlera, vous pouvez me croire!»
Ouamrane voulait ajouter son grain de sel car il était furieux de s'être laissé déposséder d'Alger, qui avait été érigé en zone autonome: Z.A.A. (zone autonome d'Alger).
«S'il en est ainsi, pourquoi ne pas détacher Oran de la wilaya 5 et Constantine de la 2 ?» maugréa-t-il.
Mais le vote lui fut encore défavorable.
Les tâches particulières du C.C.E. furent ainsi définies :
Ben Khedda restait chargé du contact avec les Européens et prenait la direction de la zone autonome d'Alger.
Saad Dahlab s'occuperait de la propagande et d'EL-Moudjahid (Le journal).
Ben M'Hidi était responsable de l'action armée à Alger.
Krim Belkacem était chargé des liaisons avec les différentes wilayas. Il abandonnait la direction de la wilaya 3 à son adjoint Mohammedi Saïd. Ces nouvelles fonctions faisaient de lui le véritable chef de l'A.L.N.
Abane Ramdane était responsable politique et financier et à ce titre aiderait Ben Khedda dans son travail de contacts et Saad Dahlab dans le contrôle d'El-Moudjahid.
Avant de se séparer, on décida d'interrompre l'opération «Oiseau bleu» qui, depuis le gouvernement de Soustelle, continuait sous Lacoste d'armer les Kabyles de Grande Kabylie. Mohammedi Saïd, Amirouche et Krim eurent beau assurer que «tout allait comme sur des roulettes», Ouamrane leur prédit que ça n'allait pas durer.
« C'est jouer avec le feu, dit-il. Avec tant d'armes, tant d'argent, peut-on compter à ce point sur des hommes que nous ne pouvons pas, et pour cause, tenir régulièrement en main? En outre, quel exemple pour le peuple qui n'est pas dans le secret des dieux. Il voit qu'on combat chez moi à Bouzegza, que l'on combat dans le Constantinois, dans l'Aurès, et qu'en Grande Kabylie on semble pactiser avec les Français.»
Ce dernier argument porta. L'opération «Oiseau bleu» était terminée. Ouamrane, dont tous les avis avaient été jusque-là contrés, avait enfin remporté sa victoire!
On décida encore, devant l'énigme que constituait l'absence des représentants de l'Aurès, d'envoyer une commission d'enquête en wilaya 1. Abane avait fini par se rallier à l'avis de Zighout. Si Ben Boulaïd était mort, la wilaya 1 présentait un réel danger si elle n'était pas reprise en main. A l'unanimité, Zighout fut désigné pour enquêter sur la mort de Ben Boulaïd et reprendre -aidé par Amirouche- la zone en main. Dans l'esprit de chacun -si Ben Boulaïd était mort- ce serait à Zighout de diriger la wilaya de l'Aurès. Ben Tobbal le remplacerait à la tête de la wilaya 2.
Le 10 septembre, à la tombée de la nuit, les treize responsables rejoignirent leurs wilayas. Les membres du tout nouveau C.C.E. avaient hâte de regagner Alger qu'ils avaient quitté en pleine agitation. Maintenant que le congrès de la Soummam avait entériné la supériorité des chefs de l'intérieur et la prédominance de l'action politique -réduisant à néant les ambitions de Ben Bella-, il s'agissait de montrer à présent ce que cette direction unifiée savait faire.
L'heure des chefs historiques était passée. La révolution entrait maintenant dans une nouvelle phase.

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