Abane Ramdane

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EXTRAIT

Parmi les « politiques », en effet, figurait un bonhomme qui, au premier coup d’œil, requérait l’attention. D’évidence, il n’était pas en très bonne santé. D’une maigreur dont on devinait qu’elle était due aux épreuves plus qu’à sa nature, le visage aux traits tirés, exagérément pâle, et, là-dessus, comme une anomalie, un regard perçant et dominateur, une moue dure, presque méprisante, par moments, pour ses interlocuteurs. De plus, escorté de trois ou quatre détenus déférents lors de ses promenades, qu’il éloignait quand il avait envie d’être seul ou qu’il recevait des visiteurs. Le directeur de la prison lui-même lui accordait une importance et une sollicitude particulières. Il le laissait lire et écrire à sa guise, correspondre sans que son courrier soit violé.


L’homme s’appelait Abane Ramdane. Il était né en Kabylie en 1920. Son père était un marchand ambulant de produits orientaux. Associé à son frère, son négoce avait prospéré. Ce qui le plaçait au-dessus de l’immense majorité des Algériens musulmans et lui avait permis d’assurer à son fils une scolarité complète de 1928 à 1942, jusqu’au baccalauréat passé brillamment à Blida. C’est que l’intelligence du jeune homme était remarquable. Il excellait, notamment, en mathématiques. Quelle exception ! En 1930, le taux de scolarisation des enfants musulmans n’atteignait que 5 % dans le primaire, et, en 1954, 15 %. Son père le voyait alors instituteur. Un bâton de maréchal pour le jeune Kabyle dans l’Algérie coloniale. Las. Son fils a vu la France se disloquer en 1939, se courber sous le joug allemand. Il a compris sa faiblesse et son déclin. Elle ne lui a plus fait peur. Il a vécu les massacres de Sétif en 1945. Il a fait connaissance de la démocratie américaine à travers ses soldats débarqués en Afrique du Nord en mars 1944. Il a échangé des vues, ici et là, avec certains d’entre eux. Il a intégré qu’ils étaient libres, sous leurs uniformes, et que lui ne l’était pas. Il a constaté qu’ils s’en étonnaient. Il en a déduit, secrètement, que s’il se révoltait un jour, peut-être que, rentrés au pays après la victoire, ils trouveraient ça normal. Un jour lointain pour la plupart de ses congénères opprimés. Mais pour lui plus proche qu’on ne le pouvait penser. Justement en raison de la faiblesse de cette France cassée par cette guerre perdue, cette occupation déshonorante, cette libération par les Alliés coalisés pour abattre la machine nazie, et que la Résistance, à elle seule, ne suffisait pas à occulter. Ce même mois de mars 1944, il a assisté à la naissance de l’AML (les Amis du Manifeste de la Liberté) de Ferhat Abbas. Il y a adhéré l’année suivante. Son destin est tracé. Dès lors, il ne cessera de militer pour l’indépendance de l’Algérie, montant en grade au sein d’organisations successives : le Parti du Peuple Algérien (PPA), le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques (MTLD) de Messali Hadj dont il dirigera l’OS (Organisation Spéciale) pour la région de Sétif, c’est-à-dire l’action violente, les coups de main, le stockage et le maniement des armes. Désormais « cadre politique » de premier plan, repéré, fiché par l’administration française, il vit et agit dans la clandestinité. Il se procure des armes, des faux papiers, de l’argent, forme des cadres sur le terrain, noyaute les villages et les bourgs de la zone. En somme, il fait ses classes avant de se propulser plus haut. Il apparaît alors comme ourdissant un complot insurrectionnel à grande échelle. Trahis, lui et ses amis sont arrêtés en 1950, répartis en diverses prisons.
Pour sa part, le voici à Blida, jugé et condamné à 5 ans. Il a 30 ans. Et il commence son tour des maisons d’arrêt. Car il se révèle un détenu « impossible », fomentant des mutineries partout où il passe, diffusant ses idées « subversives », réussissant à communiquer avec l’extérieur. Le voici maintenant à Barberousse, la sinistre prison d’Alger, puis aux Baumettes, à Marseille, puis à Ensisheim, en Alsace, où il s’enfonce dans une grève de la faim qui n’en finit pas. Abane était un homme corpulent, 1 m 74 pour 78 kgs. À la fin de 1952, il a perdu 25 kgs. Il écrit alors à un ami d’enfance : « Vous n’avez pas à rougir de nous. Nous n’avons jamais failli à notre devoir. Notre seul but, c’est de sortir et de reprendre la lutte plus implacable que jamais. » Excédées, craignant qu’il ne meure en martyr durant sa détention, les autorités le transfèrent enfin dans une prison réputée plus humaine, et, surtout, avec le statut plus qu’appréciable de « détenu politique ». À Albi, il se refait une santé, dans tous les sens de cette expression. Correctement nourri, il vaque à ses occupations quasi à sa guise. En particulier, il assouvit sa boulimie de lecture : Marx, Mao, Lénine, etc.
Tel est le bonhomme qui reçoit, un dimanche du printemps 1953, la visite de Mme Jouli, maîtresse en bonnes œuvres, flanquée de sa fille Rolande et du jeune pied-noir Leutier, amoureux éperdu de celle-ci. Une rencontre, il faut bien le dire, plus qu’étrange, surréaliste. D’une part, deux provinciales caractérisées, dépourvues de réelle culture, dégoulinant de bons sentiments, absolument incapables de se former la moindre opinion sur ce détenu vorace, prédateur opportuniste, habité de projets politiques stratosphériques, dur comme acier, même au terme de dizaines de visites, car il ne leur raconte que ce qu’il veut, d’autre part ce fils d’un sous-officier de gendarmerie d’Aïn-Témouchent et d’une infirmière de Béni-Saf, élevé dans l’insouciance et l’ignorance politiques, en marge de la communauté musulmane chaque jour côtoyée dans une sorte d’indifférence, cependant instinctivement intéressé par ce prisonnier algérien, bien plus, en tout cas, que les deux femmes, mais tout autant qu’elles guère entraîné à des spéculations politiques sur ce département français où il faisait si bon vivre, où les bonnes et la main-d’œuvre ne coûtaient presque rien, aveugle et sourde qu’était sa famille, à l’instar de l’immense majorité des pieds-noirs, aux ébullitions souterraines qui chauffaient à blanc les masses musulmanes. Oui, quel spectacle, assurément, que ces face-à-face dominicaux entre ce révolutionnaire fiévreux et déterminé, couturé de cicatrices, son énergie bandée vers son avenir de combattant pour la libération armée, le cerveau embrasé par des plans d’une ampleur et d’une audace peu communes, et ces trois-là, si légers et superficiels, en somme, à ses yeux, si inutiles, en dépit de leur charitable démarche, mais à qui, au fond, il ne demandait rien, et de qui il n’attendait rien qui fût essentiel. N’auraient-ils pas cheminé tous les dimanches en direction de la prison, le sort de l’Algérie en eût-il été affecté ? Les dés avaient été jetés à l’insu des Leutier et de tous les autres Leutier. Ces dimanches-là, en vérité, c’est plutôt Raminagrobis qui recevait souris, souricette et souriceau. Est-ce à dire qu’Abane était totalement indifférent à la personnalité de Leutier ? Bien au contraire. Leutier devait me dire plus tard avoir ressenti, dès sa première visite, l’impression vague d’être étudié, examiné sous tous les angles, d’avoir éprouvé comme un malaise, celui de se sentir scruté, jaugé, avec un mélange de sympathie et de cruauté. Ils avaient évoqué l’Algérie. De tomber par hasard sur ce jeune pied-noir et non sur un lycéen originaire de Lourdes ou de Besançon, c’est cela qui avait sûrement rendu Abane si attentif. Et alors, ils avaient évoqué l’Algérie.
— Nous sommes tous les deux de là-bas, avait cru bon d’établir Leutier, je suis né à Aïn-Témouchent.
À quoi Abane avait répondu, après un temps, ayant d’évidence réfléchi à sa phrase :
— Oui, moi, je suis né en Kabylie… Votre père est lui aussi né en Algérie ?
— Non, mon père est né à Grandchamps-des-Fontaines, un village de Loire-Atlantique, il a fait son service en Algérie, après il est entré dans la gendarmerie, il a été affecté dans l’Oranais, d’abord à Tlemcen puis à Aïn-Témouchent, et là il s’est marié à une pied-noir, une demoiselle Cervantès de Béni-Saf, actuellement infirmière à l’hôpital régional d’Aïn-Témouchent…
Et lui, Jean-Michel ? Que faisait-il à Albi ? Voilà, tout à coup, que le jeune homme aiguisait la curiosité du prisonnier, comme si celui-ci se disait soudain : qu’est-ce que je pourrais tirer de ce garçon d’Aïn-Témouchent pas encore dégrossi, ignorant et naïf ? C’est là ce dont se rendait compte six années après le lieutenant Leutier, blessé dans sa chair, blessé dans son âme, triste et pensif, étendu dans un transat sur la plage de Rachgoun à Béni-Saf en 1960, à l’occasion de l’une de nos conversations, lors de sa deuxième convalescence.
— Petit curé, me disait-il en un pauvre sourire, que pouvais-je comprendre de ce qui m’arrivait ? Je ne pesais pas lourd devant ce bonhomme, le comble, c’est qu’il éveillait ma compassion au lieu qu’il aurait dû me terrifier.
Et donc, il avait poursuivi sa présentation. Lui, Jean-Michel, il avait été envoyé à Toulouse pour y étudier son droit dans les meilleures conditions, préparer sa « philo » dans un grand lycée, Pierre-de-Fermat, s’acclimater à ce nouvel environnement si différent d’Aïn-Témouchent, tirant avantage de la présence d’une tante institutrice à Pinsaguel, tout à côté de la ville rose. Il avait débité ça presque à son insu, rien de si détaillé ne lui ayant été demandé. Abane l’avait comme hypnotisé, sans qu’il sût pourquoi. Il se souvenait que cela l’avait gêné. D’ailleurs, l’idée d’en finir là et de ne pas le revoir l’avait effleuré. Que ne l’avait-il suivie, avait-il murmuré. Mais Abane avait sûrement perçu que cette première rencontre si imprévue entre le tendre pied-noir et lui ne devait pas trop rebuter celui-ci. Il s’était tout à coup montré charmant, avenant, enjôleur même.
— Ah, Béni-Saf, avait repris, rêveur, le futur patron de la Révolution algérienne ; je connais, vous savez, c’est que j’ai traîné mes bottes un peu partout dans notre beau pays, car c’est notre pays à tous les deux, n’est-ce pas, jeune homme ? Et tous les deux nous l’aimons, et un jour nous y vivrons tous les deux dans l’égalité et la fraternité qui laissent un peu à désirer, vous n’avez pas encore réfléchi à cette question, n’est-ce pas ? Vous y avez vécu une enfance dorée sur ses plages tandis que moi, eh bien, lors de mes passages là-bas, je faisais autre chose, je ne fréquentais pas les Européens, je ne participais pas aux méchouis, je ne buvais pas de Mascara, je ne me délectais pas de riz au poisson entre deux baignades, je n’allais pas aux bals du jardin public d’Aïn-Témouchent, je ne flirtais pas à l’abri de ses bosquets, je n’allais pas voir les films du Splendid ou du Capitole, je ne prenais pas l’anisette chez Sauveur, à la Brasserie du Capitole, ni ailleurs, non, à chacun de mes passages à Aïn-Témouchent et dans sa région, j’avais trop à faire, j’avais à parler la nuit à mes compagnons d’infortune arabes, tous en marge, tous de côté, et je les préparais patiemment à conquérir leur liberté, leur dignité, les terres qui, jadis, leur appartenaient, mais pardonnez-moi, je m’emporte inutilement, je ne veux pas vous effaroucher, ce que nous voulons, c’est une Algérie indépendante pour tous, pour vous comme pour nous, vous êtes jeune, je suis sûr que vous pourrez vous y épanouir, revenez me voir, j’y tiens, je suis heureux de parler à un jeune Français d’Algérie que je devine ouvert et intelligent, tenez, je vais vous demander un service, allez à Toulouse chez un petit libraire de la rue du Tort, sa boutique s’appelle le Libre Lecteur, il sait qui je suis, j’ai un compte chez lui, demandez-lui pour moi l’opuscule de Lénine intitulé Que faire ?, s’il ne l’a pas, qu’il le commande, pardonnez-moi de vous avoir un peu bousculé dès notre première rencontre, je suis impulsif, c’est mon défaut principal, vous comprenez, je suis enfermé depuis plusieurs années et j’ai ici, même si maintenant on me fiche à peu près la paix, peu d’interlocuteurs qui m’inspirent, et, à cet égard, vous êtes comme une bénédiction, jeune, éduqué, originaire d’Oranie… Vous parler, vous ouvrir les yeux, vous éveiller à l’avenir qui s’annonce, observer vos réactions, capter votre attention et votre sympathie, c’est une occasion inespérée de me refaire un moral et une santé.
— Petit curé, avait alors soupiré Leutier, aujourd’hui encore, la force, la brutalité, l’agressivité même de cet homme, m’impressionnent, surtout, sa facilité à ne pas les dissimuler, au fond, il était passé à l’action, il était déjà en guerre, il n’avait cure de masquer ses intentions politiques, il avait jeté aux orties toute diplomatie, sitôt libéré il prendrait les armes, c’était l’évidence même pour un tendron pied-noir innocent pour qui la question la plus importante que cette sorte de diatribe avait soulevée était : comment ce Kabyle pouvait-il si bien connaître la petite ville de ma naissance et de mon enfance ? Elle n’était quand même pas tout à côté de Tizi-Ouzou ! Comment connaissait-il le bar de Sauveur Rodriguez ? Que se passait-il donc la nuit en Algérie ces dernières années ? Je me souviens m’être promis de rendre compte à mon père, mon pauvre papa, qui prend son fils pour un héros, comme tant d’autres, quand il est tout le contraire, ainsi que vous l’apprendrez bientôt de moi en confidence de pécheur, petit curé, non, pas en confidence, en confession, car c’est le ciel qui vous a envoyé auprès de moi. Juste au moment où je sens bien la vie s’enfuir de mes veines, mes poumons troués crier grâce, vous l’aumônier militaire de mon âge apparaissez, encore tout gonflé de votre vocation, au tout début de votre ministère, tout neuf, en somme, capable de tout entendre et de tout pardonner, d’intercéder sans états d’âme. Mon pauvre papa mourrait foudroyé s’il apprenait la vérité, lui qui se voit dépassé par les événements, de Gaulle veut l’autodétermination il ne reviendra pas là-dessus, et Challe partira, puis après lui tous les pieds-noirs, et ma mère ne reverra plus jamais Béni-Saf…
Il s’était interrompu, exténué. C’est alors qu’un jeune garçon musulman avait surgi des sables tenant un plateau de mounas, ces délicieuses brioches sucrées, au-dessus de sa tête. Et comme je le chassais, Leutier avait soufflé :
— Prenez-en au moins une pour vous, petit curé, comme ça vous vous en souviendrez…
Ce n’était plus le lycéen pied-noir d’Albi découvrant, ébahi, que des problèmes se posaient en Algérie, qui reposait sur ce transat à la plage de Béni-Saf, mais un lieutenant de l’armée française de 25 ans en convalescence chez lui à la suite de sa deuxième grave blessure et qui savait à quoi s’en tenir sur l’état de l’Algérie et son histoire, à qui la guerre avait, en quelque sorte, apporté une formation accélérée commencée un dimanche de printemps à la prison d’Albi.
Il se souvenait combien l’apostrophe politique du prisonnier non seulement l’avait déconcerté, mais s’était révélée prémonitoire. Rien ne l’y avait préparé. À cette lacune, il revenait sans cesse, comme un reproche latent adressé à sa famille et à son entourage, eux-mêmes prisonniers de leurs préjugés et aveugles aux impatiences manifestées par la population musulmane. Malgré certaines apparences, vivant en vase clos, qu’ils soient ou non riches, coiffeurs, garagistes ou gros colons ou gros brasseurs. Joyeux et souvent viveurs. Amateurs de sardinades endiablées. Plus tard pathétiques et déracinés, me dis-je aujourd’hui, pour la plupart n’ayant pas mérité pareil châtiment. Je revois et derechef j’entends le lieutenant ressasser sur son transat que, chez lui, on parlait peu de politique, on y respectait plutôt les « Arabes », que son père interdisait même qu’on les appelât des « melons », des « ratons », des « bougnoules », des « bicots », au contraire de nombre de Français de souche, quoique, comme eux, on les côtoyât chaque jour sans se mêler à eux. Et, se réjouissait souvent le gendarme de Grandchamps-des-Fontaines, à Béni-Saf et Aïn-Témouchent, les délits étaient plus fréquents que les crimes, et les quelques accès d’agitation politique, les velléités de révolte de la communauté musulmane de ces dernières années, avaient été vécus par les pieds-noirs comme des prurits épisodiques sans jamais de lendemains sérieux, ce qui les rassurait, d’autant que la France paraissait disposer de tous les moyens de coercition, administration, police, armée. À tous ces égards, les « petits Blancs », ainsi qu’on les désignait parfois, vivaient là-bas dans un esprit de quiétude et de bonne conscience. Imbus de leurs différences avec les « melons », et

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